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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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Métallos et dégraisseurs (2008)

PERSONNAGES, PAR ORDRE D’APPARITION

H, tréfileur de père en fils. Le comédien qui joue H joue aussi le fils de H, le petit fils de H, et quelques autres personnages

U. L’usine

F. La femme du tréfileur. La comédienne qui joue F joue aussi le femme du fils de H, et ainsi de suite, et quelques autres personnages

FI. Fille aînée de H et F. La comédienne qui joue FI joue aussi le grand père de H à l’âge de 12 ans, et quelques autres personnages

A. L’autorité, soit l’instituteur, l’ingénieur, le contremaître, le chef de service, le Directeur, etc.

M. La marionnette, fils de H





1. Il était une fois...


Fond sonore censé exprimer le grelottement de l’usine.

H. Il était une fois un terrible hiver. L’hiver de 66. Pas 1966. Non. 1866. Les morts de froid de cet hiver-là l’ont dit longtemps : ce terrible hiver-là faisait grelotter même les usines.

U. C’est vrai. Je grelotte. Je suis l’usine, moi. Une usine on dit ça ne peut pas grelotter une usine. Si. La preuve. Faut s’occuper des hommes avant de s’occuper des usines on dit. Faux. Si ma grande roue gèle, mes machines ne tournent plus. Si mes machines ne tournent plus, qui travaille ? Sans travail, qui mange ? Qui se chauffe ? Si personne ne prend soin de ma grande roue, vous pourrez ouvrir une usine de congélation d’ouvrier à Sainte-Colombe.

H. En cet hiver terrible de 1866, mon grand-père avait douze ans et mon grand père de douze ans, quand soufflait la nuit glaciale, entendait la voix de l’usine...

U. Pense, petit, aux ouvriers que congèlera l’hiver si personne ne prend soin de ma grande roue...

FI. Vaudrait mieux que j’y aille quoi

H. Et mon grand-père de douze ans se levait dans la nuit glaciale pendant que ses parents tentaient de se réchauffer sous les édredons...
   
          F sort la tête de dessous l’édredon.

F. On n’avait pas trop de feu. Fallait bien qu’on s’auto chauffe. L’ennui c’est que ça m’en a fait des accouchements tous ces auto chauffements là. Mais bon. On n’a rien sans rien.

H. Mon grand-père surgi douze ans plus tôt d’un auto chauffement sortait chaque nuit de la chaumière familiale pour affronter l’hiver.

FI. Si y’avait que l’hiver... J’ai pas peur du loup...

F. Et même si tu en avais peur ? Puisqu’il n’y a plus de loups.

H. Il sortait et s’enfonçait dans les bois de chaque nuit glacée de cet hiver 1866.

U. Vite, petit !

FI. Cinq kilomètres de bois à traverser chaque soir ! Et chaque matin. Heureusement qu’on m’a raconté l’histoire du Petit Poucet. Comme je suis un malin j’ai amélioré son système.
 
          Il déroule une bobine de câble.

FI. C’est pour ça, j’ai pas peur du loup... D’ailleurs il n’y est pas. Hein Tu n’y es pas ? C’est ma mère qui me l’a dit...

U. Petit, entends cliqueter les dentes de ma roue qui gèle.

FI. J’arrive. J’ai pas peur du loup...

F. On lui a pourtant dit qu’il n’y en avait plus !

H. Alors mon grand-père de douze ans se hâtait dans chaque nuit glaciale à travers bois pour aller faire du feu dans la grande roue de l’usine car la roue devait tourner pour que d’autres enfants puissent le lendemain actionner les machines. Alors mon grand-père de douze ans tournait dans sa roue, il tournait, tournait tel le hamster pour que la roue ne gèle pas.

FI. Les loups ça mange les hamsters ?

H. Et puis, quand venaient le jour et la relève, mon grand-père de douze ans s’en retournait à travers bois...

          Il rembobine son câble.

FI. J’ai pas eu peur du loup.

F. Ils pourraient leur dire à l’école qu’il n’y a plus de loups ici.

FI. Je vais plus à l’école .

F. Pourquoi tu ne vas plus à l’école qu’est-ce que tu fais quand tu rentres ?

FI. Je dors.

F. Pendant qu’on se crève à l’usine ? Faignant !

H. Mon grand-père de douze ans s’endormait en rêvant qu’il tournait dans sa roue. Et quand mon grand-père quitta sa roue parce qu’un plus jeune que lui pouvait faire le hamster, il actionna une machine dans l’usine, il actionna, actionna, jusqu’à l’âge de soixante-dix-sept ans. A soixante-dix-sept ans, il s’éveilla un jour et dit à sa femme :

FI. J’ai assez actionné, je n’actionnerai pas un jour de plus.

F. Faignant !

H. Et il mourut sur le champ.

U. Il m’en fallait des comme lui. Mes machines à cette époque avaient besoin de tellement de bras. De tellement de sang. Heureusement, ils étaient pauvres. Comme ils étaient pauvres, ils ne pouvaient pas se chauffer. Comme ils ne pouvaient pas se chauffer ils pratiquaient l’auto chauffement sous édredons. Ca m’en fabriquait du sang ces auto chauffements là.


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