Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman
Deux hommes, A et B. Assis. Sur des tabourets de bar peut-être. Un projecteur de découpe dessine un rectangle qui les encadre. Il les coupe aux genoux. Ils ne se
regardent pas. Les répliques sont souvent entrecoupées de longs silences, pendant lesquels ils sont habités par une réflexion dynamique.
A. Parfois, vous n’êtes pas las ?
B. Là ?
A. Las.
B. De ?
A. D’être là.
B. Ah. Là ? (précisément) Ou là ? (généralement)
A. Les deux.
B. Les deux ?
A. Oui.
B. Parfois.
A. Parfois quoi ?
B. Oui.
A. Oui quoi ?
B. Parfois.
A. Parfois Là ? (précisément) ou là ? (généralement) ou las ?
B. Les trois.
A. Ah.
B. Oui. Et vous ?
A. Pareil.
B. Depuis longtemps ?
A. Je ne me souviens plus.
B. Ah bon.
A. Et vous ?
B. Pareil.
A. Ah...
B. Oui.
A. C’est ennuyeux.
B. Quoi ?
A. De ne pas se souvenir.
B. Pourquoi ?
A. Parce que je n’ai pas oublié que ça.
B. Quoi d’autre ?
A. Depuis combien.
B. Depuis combien quoi ?
A. Je ne me souviens...
B. Vous ne vous souvenez pas ?
A. Quoi ?
B. Depuis combien de temps vous ne vous souvenez pas ?
A. C’est ça.
B. Et ?
A. C’est ennuyeux.
B. Pourquoi ?
A. J’aimerais me souvenir depuis combien de temps je ne me souviens plus.
B. Pourquoi ?
A. Avoir des repères.
B. Pourquoi ?
A. C’est vrai.
B. Quoi ?
A. « Pourquoi ? »
B. Des repères ?
A. Oui.
B. Je vous le demande.
A. Moi aussi.
B. J’ai demandé avant.
A. C’est une bonne question.
B. Laquelle ?
A. Celle que vous m’avez posée.
B. Ah. J’avais posé une question.
A. Oui.
B. Par politesse ?
A. A vous de me le dire ?
B. Je ne me souviens pas.
A. C’est dommage.
B. Pourquoi ?
A. Parce que j’avais envie de répondre à votre question.
B. Vous pouvez.
A. C’est vrai.
B. Donc ?
A. Donc. Je ne me souviens pas.
B. De quoi ?
A. De depuis combien de temps je suis parfois las là et là.
B. Ah. Et vous pensez que ça va durer encore longtemps ?
B. Y a-t-il une raison pour que ça s’arrête ?
A. Je n’en vois pas.
B. Ou vous ne voulez pas en voir ?
A. Ça change quoi ?
B. Rien.
A. Donc ?
B. Donc. Il est possible que nous continuions à napper le temps d’absences à longueurs aussi variables qu’immesurables.