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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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Dien Bien Phu, Gutemberg et l'ailleurs

1. NAISSANCE  ET  PETITE  ENFANCE


Est-ce parce que je suis né de trop de défaites que je suis né défait ? Ou bien m’a-t-on tant ensuite défait que jamais je n’ai pu imaginer avoir été fait ? Ou bien les défaites qui m’ont fait se sont-elles ensuite acharnées sur le défait qu’elles avaient fait ? Si c’est le cas, comment s’étonner que je sois devenu défaitiste ? Si j’en reviens aux origines, il me paraît évident que la défaite ne date pas du jour de ma naissance, non, ça date d’avant. Elle ne date même pas de mon stage en eaux tièdes, non, d’encore avant. Elle a pris corps dans d’autres eaux tièdes. Celles des tranchées de Dien Bien Phu. Celui dont les testicules ne tarderaient plus à fabriquer le spermatozoïde qui allait se transformer en celui qui raconte ce que je raconte décodait  à Dien Bien Phu. Il décodait les messages de notre glorieuse armée qui, après avoir pris une pâtée en 1939, en prenait une autre en Indochine, Bérézina qu’elle parachèverait bientôt en allant se couvrir de honte en Algérie. Le 7 mai 1954, fini. Les Viêt-Cong posaient le couvercle sur la cuvette de Dien Bien Phu. En juin, mon futur géniteur rentrait en France pour se faire détraumatiser. A l’Etat-Major, il rencontrait une apprentie décodeuse. Ses testicules préméditantes flairaient l’ovuleuse. Une erreur de transmission lui faisait prendre ses bas besoins pour des sentiments élevés. Il lui disait « criiiii crac cru qui cron. » Elle avait assez avancé dans le décodage pour comprendre. Elle répondait « rooooooooo… » Ils étaient vierges. Ne savaient pas comment. Rien. Elle avait peur. Ne voulait pas. Mais sans préservatif, face à des testicules qui sortaient de Dien Bien Phu et connaissaient toutes les techniques de parachutages nocturnes... Un spermatozoïde plus rapide que les autres a repéré un ovule plus lent que les autres. Il disait non l’ovule mais on leur avait appris, au Vietnam, à ne pas trop tenir compte des désirs féminins.
Le décodeur ayant tiraillé se retira. Retour à Saigon. Un mois plus tard, j’en connais une qui ne faisait pas la maligne. Un œuf s’étalait dans la couveuse et pas de père à l’horizon. Ils durent envisager l’aiguille à tricoter miraculeuse mais entre peur et morale… Le décodeur couillonné accepta d’être appelé Père. Ce fut le début de la catastrophe.
Neuf mois après leur erreur, ils étaient punis par mon arrivée. Ca se passait dans un hôpital militaire. Un hôpital en briques. Des briques bien alignées. Bien peintes. Bien propres. Bien lourdes. Celles du dessus pesaient bien sur celles du bas. Il était tellement tard qu’on était presque le lendemain. Dans la journée, les deux locomotives CC 7107 et BB 9004 avaient tiré trois voitures entre Bordeaux et Morcenx à la vitesse de trois cent trente et un kilomètres heures, établissant ainsi le record du monde de vitesse sur rail. Est-ce la raison qui pousserait mon frère, plus tard, à devenir conducteur de trains ? Pour l’heure, la décodeuse couillonnée aurait peut-être aimé que je m’inspire de cette si rapide BB, moi qui d’emblée en faisais un pas pressé, mais alors pas pressé du tout. Tandis que sautaient les bouchons des bouteilles de champagne qui arrosaient l’événement ferroviaire, on m’incitait à sauter sur les rails de la vie. J’hésitais. A cause de la voix du capitaine accoucheur, peut-être ? « Allez on pousse ! On pousse ! On pousse ! » Plus tard, j’ai toujours préféré le football au rugby. Peut-être aussi à cause du « Accouh ! » accompagnant le « On pousse » C’eût pu être un « Accouh ! » chanté. Flûté. Miaulé. « Acououououououou… » Non. Il était plus aboyé que miaulé. Plus « Acccouh ! » Je n’ai pas compris sur l’instant. Plus tard j’ai compris. Ce soir-là, non. Mais ça n’incitait pas à la sortie. J’avais une petite envie de fermer les volets, attendre le lendemain, les laisser fêter entre eux le record du monde de vitesse sur rail. Rajeunir. Que ça ne soit pas l’heure. « Acccouh ! ». Voilà ce qu’on propose à celui qui n’est jamais sorti. « Acccouh ! » Une paire de grosses mains calleuses dont les frémissements cachent mal l’envie de s’enfoncer dans le mystère militaro-féminin pour en extirper le planqué. Et sur le mur, face à ma piste d’atterrissage, une grande affiche : « Terre, Air, Mère, même combat »
Au même instant, là-bas, de l’autre côté de la planète, à Saigon, dans un fond de cave de bâtiment militaire aux briques bien alignées, bien peintes, bien propres, bien lourdes, celles du dessus pesant bien sur celles du bas, des militaires français expliquaient à des militaires sud vietnamiens d’autres possibles techniques d’accouchement. Un communiste nord vietnamien était attaché sur une table. Ils avaient appliqué des électrodes sur sa langue et son sexe. Ils tournaient une manivelle et chantaient : « Ainsi font, font, font, trois petits tours et puis… Acccouh ! » Non ? On recommence.
Les militaires français, trop ridicules sur le terrain, avaient décidé de se recycler dans le combat de rat. Celui qui se passe dans les caves. Il s’agissait des prémices des techniques d’accouchement qu’ils allaient expérimenter à échelle industrielle en Algérie. Ils m’ont eu. J’ai atterri face à l’affiche qui m’invitait déjà à me coucher sous le drapeau, tandis que là-bas, dans une cave de Saigon, l’accouché crachait son sang. J’ai atterri et j’ai pleuré. J’ai alors entendu une autre phrase. Je n’ai pas compris mais le ton ne m’a pas plu. Ca disait :  « è è e é i a ». C’était du militaire. Je n’ai pas compris mais là-bas aussi, dans sa cave de Saigon, ils criaient au communiste rouge de sang : « è è e é i a ».
Dix-huit ans plus tard exactement, devant le mur de Berlin, avec mon fusil et ses six balles, je devenais le premier rempart du monde chrétien contre les hordes communistes qui n’allaient pas manquer de déferler tels les Huns sur notre civilisation menacée. J’étais devenu un homme. J’entrais dans le secret militaire. J’avais le droit de marcher au pas, le crâne bien rangé au dessus de mes épaules entre les crânes bien rangés des mes camarades enkakifiés (il n’y a plus de têtes dans le défilé, plus que des crânes alimentés par des moelles épinières qui commandent le mouvement de la marche. Le militaire qui marche au pas se distingue du cheval par un seul chromosome, celui qui l’empêche de chier pendant le défilé). « é ou è a é oi oi ! » disait le sergent. En rang, et marche. Et lui : « Oh ! Dé ! Oh ! Dé ! »
Assoiffé de savoir militaire, venant d’apprendre que la ligne de mire était une ligne imaginaire qui passait par le centre de l’œilleton et le milieu du sommet du guidon avant d’aller s’étaler sur un ventre ennemi, je demandai au sergent : « é ou è a é oi oi ! », ça signifie donc « Vais vous faire marcher droit, moi… »
- Ouais é a o ?
- « Ouais, Et alors ? » Alors… d’après vous, serait-il absurde de traduire « è è e é i a » par « Espèce de p’tite pédale ? »
- è u en ouillà ?
- Vous venez de dire « Qu’est-ce tu m’embrouilles, là ? »
- Ouais
- Grâce à vous, Sergent, je viens de résoudre un problème qui remonte à ma naissance. Je peux vous embrasser ?
Il m’a collé quinze jours en aboyant « è è e é i a »
- Je sais, j’ai dit, je sais. Merci.
Je comprenais tout à coup pourquoi j’avais fui les homosexuels tout en développant une passion pour le cyclisme. Je pouvais citer tous les vainqueurs du Tour de France depuis sa création. Raconter minute par minute le duel Anquetil Poulidor sur les pentes du Puy de Dôme. Je sus à l’instant même pourquoi je n’osais pas regarder mes coéquipiers quand nous prenions une douche dans les vestiaires après le match de foot. Pourquoi je gardais la main crispée sur ma savonnette et tentais d’ignorer cette douzaine de sexes qui tels des apôtres voulaient me révéler ma nature. A ces instants aussi une petite voix vietnamienne me disait : « N’écoute pas ce que tu ressens. Le bonheur futur des masses est un objectif plus noble que ton immédiate satisfaction terrestre. » Parce que la petite voix de l’accouché de Saigon ne m’avait pas quitté. J’avais fait de cet accouché dont j’imaginais qu’il avait refusé, mon héros en résistance. Et elle m’avait souvent soutenu la petite voix. Elle était souvent devenue ma petite lumière la petite voix. La servante de mes errements. Il avait d’abord refusé de me dire son nom, le communiste à la petite voix dont j’écrivis l’histoire au fur et à mesure de mes besoins quand je fis un parallèle entre la lutte de l’opprimé vietnamien qui avait vaincu l’armée française et ma lutte contre le géniteur qui m’opprimait. Même à son biographe il avait d’abord refusé de dire son nom mon héros vietnamien, puisque le biographe qui l’avait inventé était fils de militaire français. Mais j’avais résolu l’obstacle : je l’avais mis en confiance en lui prouvant que j’étais dans son camp. Il avait fini par admettre qu’il portait bien le nom que je lui avais donné, à savoir Résistchang. Résistchang était celui qui avait refusé d’accoucher pour me montrer l’exemple, le jour où j’acceptais de collaborer avec les forces françaises armées en atterrissant face à « Terre, Air, Mère ». Résistchang savait dire non. Ou plus exactement le penser si fort qu’il n’avait pas besoin de le dire. Alors, au fil des années, je lui avais demandé conseil à Résistchang…


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