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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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A propos de l'Himalayenne

"L'Himalayenne" est la résultante de deux passions : le trek et l'écriture.

Tout a commencé avec "Méfiez-vous des trekkeurs", texte lauréat d'un concours de nouvelles organisé par trek magazine, qui m'a permis de marcher autour des Annapurnas.

Impressionné par le Népal, par ses habitants et ses cultures plus encore que par ses montagnes, j'ai eu envie d'écrire ces six "contes marchants du Zanstibhoumulad" (Zans comme Zanskar, Ti comme Tibet, Bhou comm Bhoutan, Mu comme Mustang, Lad comme Laddakh).
Chaque conte porte le nom du personnage principal du conte, et chaque personnage traverse les autres contes. Leurs rencontres forment la trame de cet ensemble qui narre un pays tranquille envahi, puis libéré. Les six contes sont dans l'ordre "Celui qui écoute", "Celui qui demande", "Celui envoute", "Celle qui  apaise", Celle qui déloge", "Celle qui s'envole".

Ces contes font partie d'une série d'écrits sur le voyage à pied  nommée "Apprendre à marcher" qui comprend aussi deux monologues ("Une histoire du pied" et "j'ai marché jusqu'à ma tête") et des adaptations d'oeuvres d'Alexandra David-Neel, de Jacques Lacarrière et de Yves Paccalet.

Puis, joignant le désir de découverte au plaisir de l'écriture, j'ai fait une traversée du Zanskar en 2005.  Le récit de cette traversée, "Sacré Zanskar", conclut cette himalayenne.
Je propose ici le début du premier conte.
CELUI QUI ECOUTE
Il y avait, sur ce plateau si haut que jamais de mémoire de planète plus haut plateau ne fut habité par des hommes, il y avait, sur ce plateau si haut, caché par des chaînes de montagnes infranchissables, appelé Zanstibhoumulad, il y avait, sur ce si haut plateau, dans ce petit royaume, un petit enfant.
Il écoutait, ce petit enfant là. Il écoutait si bien ce petit enfant là, dans le souffle glacé du haut plateau, qu’on l’avait tôt appelé Celui Qui Ecoute, ce petit enfant là qui écoutait avec dévotion Celui Qui Envoûte, le conteur du Zanstibhoumulad.
Il écoutait si bien cet enfant là, si bien entre les hauts murs de la grande conterie, qu’il entendait la nuit dans les hurlements du vent le souffle de Celui Qui Envoûte. Il entendait dans ce souffle les murmures des pages tournées. Et dans les murmures des pages tournées, les quêtes des personnages contés. Leurs pas résonnaient dans ses rêves.
Il écouta si bien ce grand enfant là, dans la lueur de la lampe à beurre et la buée des souffles assemblés, qu’il put bientôt deviner l’histoire à venir dans le chuintement de la page tournée.
Quand il eut si bien écouté ce petit jeune homme là, si bien terré, pendant ces longues années d’hiver parsemées de si brefs étés, il fut le seul à deviner : Au Zanstibhoumulad n’existait qu’un livre, et Celui Qui Envoûte lisait de cent façons les mêmes histoires dans ce même grand livre dont il changeait la reliure.
Il avait si bien écouté ce jeune homme là, si bien qu’il entendit un jour la voix de Celui Qui Envoûte lui raconter qu’il n’en saurait jamais plus. Il entendit ce jour là cette voix là emportée par le vent. Il entendit le vent enfouir la voix qui avait envoûté dans les crevasses des grands glaciers.
Il entendit si bien le vent de cette nuit là, le vent qui soufflait «L’ailleurs est vaste, les histoires sont infinies», il l’entendit si bien le vent de cette nuit là tourner les pages du grand livre de cet ailleurs… qu’il quitta son lit et marcha vers la rivière.
Il entendit si bien l’eau de cette rivière, sous sa gangue de glace, conter les fleuves et les histoires à venir du côté de l’ailleurs, il l’entendit si bien qu’il marcha sur son lit gelé.
Il marcha dans l’hiver sur la glace de la rivière entre deux falaises blanches hautes comme mille hommes grimpés les uns sur les autres. Le ciel de nuit au dessus de lui n’était plus qu’un mince ruban noir à paillettes. Puis les falaises un jour ne mesurèrent plus que cinq cents hommes grimpés les uns sur les autres, puis elles s’élargirent et s’ouvrirent comme des bras accueillants. Et la rivière s’aplanit. Il entrait dans le vaste et redouté royaume du bas.
Combien de zanstibhoumuladiens n’en étaient jamais revenus de ce royaume-là ? On colportait à son propos les pires histoires et l’on n’en savait qu’une chose : c’est que toute la neige qui fondait, toute la pluie qui tombait au Zanstibhoumulad se perdait dans le fond de ce royaume du bas, un fond appelé océan. Des animaux y nageaient, quelques îles y surnageaient et la plus grande s’appelait Amérique. Et l’on plaignait fort ces habitants du royaume du bas qui, quand l’océan déborderait parce qu’il ne pourrait plus contenir toutes les eaux du Zanstibhoumulad, seraient irrémédiablement noyés.
Il écouta et marcha derrière le vent. Il ne savait pas jusqu’où descendait la terre mais il suivait. Il se retournait pour admirer la trace de ses pas dans la neige, les ombres qu’ils y dessinaient, comme des signes dansants sur les pages blanches du grand livre. Il entendait déjà, au bout de cette trace, la promesse d’histoires nouvelles. Il souriait en pensant qu’il ne savait pas écrire soit, mais si bien écouter.
J’arrive, disait-il au vent, j’arrive, et le vent lui semblait trop pressé. Il écoutait le bruit de ses pas qui craquaient la croûte de givre. Il le comparait aux froissements du papier du grand livre. Il écoutait les rires des grands vautours repus de charogne humaine et les ris des rus ruisselant sous l’étouffement blafard.
Puis il écouta la faim de son estomac. Il écouta la progression de son usure au chuintement de son pas dans la neige.
Un soir, il décela un possible grain de présence dans la grande carence blanche. Il suivit ses oreilles. Elle l’emmenèrent au seuil d’une masure dont le toit fumait. Il frappa et dit «J’ai faim».
- D’où viens-tu, répondit un homme ?
- Qui es-tu, demanda sa femme ?
- Je viens de là haut et je suis Celui Qui Ecoute descendu derrière le vent. J’ai faim d’orge et d’histoires nouvelles.
- Nos histoires sont anciennes, dit l’homme. Quant à l’orge... Que sais-tu faire ?
- Ecouter.
- C’est tout ?
- Cela me prend tout mon temps, répondit Celui Qui Ecoute.
- Tu seras malheureux, dit la femme.
- Pourquoi demanda Celui Qui Ecoute.
- Qu’as tu écouté demanda l’homme ?
- Des histoires tant et tant et les mêmes toujours pourtant.
- Raconte et tu auras de l’orge, dit la femme.
- A condition qu’elle finissent bien, dit l’homme.
Celui Qui Ecoute hésitait. On lui avait toujours dit qu’il devait écouter. On ne l’avait jamais autorisé à conter. Son estomac cria plus fort que ses doutes. II échangea des histoires d’ogre brûlés contre des grains d’orge grillés. Il venait de prendre sa première leçon de commerce. Les yeux de la femme brillaient tandis qu’elle le servait.
- Tu contes bien lui dit-elle, tu en veux encore demanda-t-elle, ta voix envoûte lui dit-elle...
- Trop, coupa l’homme. Voilà du vent, tu devrais le suivre.
Celui Qui Ecoute suivit le vent.

Vous voulez lire la suite ? Je vous l'enverrai GRATUITEMENT. Ecrivez-moi. pat.greg@yahoo.fr

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