PERSONNAGES :
HYACINTHE
MARGUERITE, sa femme
NARCISSE, fils des deux précédents
PAQUERETTE
AMBROISE
EGLANTINE, femme d’Ambroise
LA FEMME MUETTE
L’HOMME MUET
SYLVESTRE
ANASTASIA, femme de Sylvestre
RACHIDA
KARIM, fils de Rachida
PERSIL
Noir. Oiseaux. Suffocation. Voix de Hyacinthe qui se réveille en sursaut.
HYACINTHE. Mes poulets mes poulets mes poulets !
Autre suffocation. Voix de Marguerite qui se réveille en sursaut.
MARGUERITE. Qu’est-ce qu’il y a qu’est-ce qu’il se passe qu’est-ce que c’est ?
HYACINTHE. Rien... dors...
MARGUERITE. Qu’est-ce que tu as ?
HYACINTHE. Rien.
MARGUERITE. Rien ?
HYACINTHE. Je me suis réveillé quoi.
MARGUERITE. Comme toutes les nuits quoi.
HYACINTHE. Voilà. C’est rien.
MARGUERITE. Tu trouves que c’est rien, toi ?
HYACINTHE. C’est devenu une habitude, non ?
MARGUERITE. Ca !
HYACINTHE. Une habitude c’est quoi une habitude ?
MARGUERITE. Tu philosophes de la nuit, maintenant.
HYACINTHE. J’explique tu as besoin. Une habitude on ne s’en rend plus compte. C’est comme du rien.
MARGUERITE. Eh bien je ne m’habitue pas du tout à cette habitude-là et si c’est du rien c’est du rien qui me fatigue...
HYACINTHE. Et moi je ne m’habitue pas du tout à t’entendre gérémier alors que tu es à peine réveillée.
MARGUERITE. C’était le même rêve évidemment.
HYACINTHE. Depuis que je suis agriculteur mes journées sont toujours les mêmes mes soirées sont toujours les mêmes mes nuits sont toujours les mêmes mes rêves sont toujours les mêmes et jusqu’à
ma retraite de l’année prochaines mes journées seront toujours les mêmes...
MARGUERITE. Donc tu vas te lever....
HYACINTHE. Donc je vais me lever et ne me demande pas pourquoi je vais me lever tu sais très bien pourquoi je vais me lever alors pas la peine de me poser la question.
MARGUERITE. Je pose la question quand même, je pose la question parce que tu m’as réveillée quand je suis réveillée et que je ne comprends pas je pose des questions si tu ne m’avais pas réveillée
je ne poserais pas de questions mais tu m’as réveillée et je ne comprends pas alors je pose des questions je ne comprends pas que tu te lèves toutes les nuits alors que c’est un rêve tu rêves
toutes les nuits que tous tes poulets sont morts et toutes les nuits tu vas vérifier qu’ils ne sont pas morts tu n’as pas encore compris que c’était un rêve et qu’un rêve ça n’est pas la réalité
?
HYACINTHE. C’est un rêve prémonitoire.
MARGUERITE. Un rêve prémonitoire ?
HYACINTHE. Parfaitement. Un rêve prémonitoire c’est un rêve...
MARGUERITE. Je sais parfaitement ce que c’est qu’un rêve prémonitoire et je pourrais très bien en faire moi aussi Monsieur des rêves prémonitoires si je voulais mais moi j’ai du respect pour ton
sommeil alors j’évite le rêve prémonitoire qu’est-ce tu dirais si je te réveillais toutes les nuits parce que je rêve prémonitoirement que je rate mon chapon farci de Noël ?
HYACINTHE. J’irais coucher ailleurs.
MARGUERITE. C’est ce que tu veux ?
HYACINTHE. Tais toi et dors
MARGUERITE. Je dormais avant que tu me réveilles.
L’homme sort. Lumière de lampe de poche.
HYACINTHE. Petit petit...
Il se dirige vers le poulailler
HYACINTHE. Je n’entends rien.
MARGUERITE. Moi si. Je t’entends bien.
HYACINTHE. Ca n’est pas le même rien que les autres nuits...
MARGUERITE. Il me tient éveillée pour me dire qu’il n’entend pas le même rien.
HYACINTHE. C’est bizarre...
MARGUERITE. Qui est bizarre ?
HYACINTHE. C’est bizarre mais bizarre différent...
MARGUERITE. Si tu veux tu m’expliqueras la différence entre le bizarre et le bizarre, mais au réveil. D’accord ?
L’homme ouvre la porte du poulailler.
HYACINTHE. Rien... Pas un mouvement... Pas un soupir...
MARGUERITE. Tu ne couches pas avec eux.
HYACINTHE. Ca n’est pas le silence des... Petit... Petit petit... Hé... ils... ne respirent plus !
MARGUERITE. Toi par contre... Toi pour respirer tu...
HYACINTHE. Je te dis qu’ils ne respirent plus.
MARGUERITE. Tu veux dire que ?
HYACINTHE. Je veux dire qu’ils ne respirent plus depuis trop longtemps pour que ce soit de l’apnée. Et ca veut dire quoi ça ? Ca veut dire qu’ils sont morts mes poulets ! Aussi morts que dans mon
rêve !
Marguerite arrive.
MARGUERITE. Comme ils dorment...
HYACINTHE. Ils dorment ils dorment ! Ils ne sont pas comme toi qui économises tellement que tu arrêtes de respirer quand tu dors.
MARGUERITE. Tous ?
HYACINTHE. Tous. Il n’était pas prémonitoire mon rêve ?
MARGUERITE. Pas complètement non.
HYACINTHE. Pas complètement ?
MARGUERITE. Il t’a montré l’assassin ton rêve ?
HYACINTHE. Pour ça j’ai mon idée.
MARGUERITE. Ah bon ?
HYACINTHE. Tu ne vois pas ?
MARGUERITE. Je t’ai déjà expliqué que j’évitais de rêver prémonitoire, moi, Monsieur, parce que...
HYACINTHE. A qui profite le crime ?
MARGUERITE. En général au criminel.
HYACINTHE. Fallait y penser.
MARGUERITE. Tu crois peut-être que je suis en état de penser ? Tu me réveilles toutes les nuits, tu me perturbes le système, cette nuit tu m’annonces que tous nos poulets sont morts, je suis sous
choc, et tu me poses un rébus policier !
HYACINTHE. Une énigme.
MARGUERITE. Et en plus tu fais ta Mireille.
HYACINTHE. Ma Mireille ?
MARGUERITE. Ma cousine qui nous reprend nos phrases sous prétexte qu’elle est professeur à la ville.
HYACINTHE. Elle reprend elle reprend tant qu’elle n’a pas repris trop de canons quand elle a repris des canons elle arrête de nous reprendre. Mais qu’est-ce que la Mireille vient faire là-dedans
?
MARGUERITE. Je ne sais plus bien...
HYACINTHE. J’explique. Qui est venu plusieurs fois nous dire qu’il fallait soigner notre coq parce qu’il chantait en pleine nuit et qu’un coq qui chantait en pleine nuit était un coq stressé et
qu’un coq stressé ne pouvait pas faire de la bonne viande ?
MARGUERITE. Tu veux dire le... ?
HYACINTHE. Parfaitement ! Le Japonais !
MARGUERITE. Notre voisin ?
HYACINTHE. Lui-même.
MARGUERITE. Lui ? Il est Vietnamien.
HYACINTHE. Il est Japonais. Je peux le prouver.
MARGUERITE. Et comment ?
HYACINTHE. Il a l’air fourbe.
MARGUERITE. Et alors ?
HYACINTHE. Comment ça et alors. Vous les femmes vous n’avez pas le sens de l’histoire.
MARGUERITE. Alors que toi...
HYACINTHE. Oui ! Pearl Harbour ? Ca ne te dit rien Pearl Harbour ?
MARGUERITE. Qu’est-ce que Pearl Harbour vient faire...
HYACINTHE. Il est encore venu me voir pas plus tard qu’hier pour me demander si je pouvais lui prêter mon coq pour qu’il le soigne. Un Japonais, demander ça à un Bressan ! Alors je lui ai demandé
de quel droit il s’arrogeait, j’ai dit ça il « s’arrogeait », là ta cousine Mireille aurait été sur le cul... de quel droit donc il s’arrogeait le toupet de vouloir donner des leçons d’horlogerie
à un Bressan « Des leçons d’horlogerie » il m’a demandé il était étonné que je le démasque parfaitement j’ai dit « Je vois bien que Monsieur veut régler mon coq sur une autre heure et
qu’est-ce que vous diriez si vous réglais moi sur une autre destination » alors il m’a dit qu’avant de le régler sur une autre destination je ferais mieux d’apprendre à régler mon épandeur à
fumier pour qu’il n’épande pas devant chez lui alors je lui ai dit que je trouvais que j’épandais suffisamment loin du Japon alors il m’a dit qu’il voyait bien que j’y mettais de la mauvaise
volonté moi de la mauvaise volonté moi alors je lui ai dit que si j’y avais mis de la mauvaise volonté je n’aurais pas épandu dans mon champ mais sur son toit et qu’il me donnait bien envie d’en
mettre de la mauvaise volonté alors il m’a dit que j’entendrais parler de lui parce qu’il allait employer les moyens de me faire revenir à la raison. Si c’est pas de la menace ça ? Hein ? C’est
pas de la menace ça ? Un Japonais ! A moi alors que mon père a serré la main à De Gaulle ! Non seulement il vient de... d’un pays quoi mais en plus on ne le voyait pas avant ça veut dire qu’il
est venu de la ville pour sa retraite ! Ils sont tous pareils ! La voisine d’â côté qui vient s’installer elle arrive avec son coq en claironnant « La campagne sans coq c’est pas la campagne mais
je ne vais quand même pas me lever aux aurores alors j’ai essayé quelque chose vous devriez bien faire pareil du valium dans sa pâtée tous les soirs il ne chantera jamais avant dix heures »
Ils arrivent ils veulent l’air de la campagne et l’heure de la ville enfin quoi tu me tu me diras pas...
MARGUERITE. Oh non quand tu es dans cet état je ne dis rien je ne dis rien je ne dis rien
HYACINTHE. Si tu ne dis rien tais-toi tu ne me diras pas ça leur tourneboule le ciboulot la ville et ils nous arrivent en masse tourneboulés dans nos campagnes et ils nous tourneboulent nos
poulets le Sylvestre il le dit bien ça il dit « Quand les vapeurs de la ville se diffusent dans les brouillards de la campagne tu ne vois plus rien tu ne sais plus qui est qui et de là vient le
danger » il a raison le Sylvestre tu vois bien la Rose avec le fils avant d’aller faire ses études de manucure à la ville elle balançait moins du pistil quand elle voyait une bouse avant de
soupirer « Ca pue » avant elle était comme tout le monde elle trouvait que ça sentait maintenant elle trouve que ça pue c’est quand on ne sait pas qu’on dit que ça pue ça veut dire qu’elle a
renié à la ville et l’autre là qui s’est installé à côté de l’église qui a un nom d’Afrique celui-là il trouve le moyen de nous faire son tamtam au milieu du village et vas-y que je te tape sur
les gamelles tu ne crois pas que ça nous les tourneboule ça nos poulets alors t’as la voisine qui valiumise son coq un négro qui nous énerve nos poulets avec son tamtam et un niaquoué qui nous
les tuent parce qu’ils sont énervés ils nous envahissent ils nous construisent des HLM dans nos campagnes parce que soit disant qu’il n’y aurait plus de place pour mettre les pauvres dans les
villes les pauvres de tout temps ils ont été envieux alors ils tuent nos poulets et faudrait se taire ? Eh bien moi je dis non je dis faut se défendre il est temps et je vais me défendre mon père
n’a pas serré la main du Général pour rien je vais lui montrer ce que c’est que la mauvaise volonté de la campagne.
MARGUERITE. Je crois bien quand même qu’il est Vietnamien... Qu’est-ce que tu fais ? Ah non ! Hyacinthe ! Laisse le fusil où il est !
HYACINTHE. Il a gagné une bataille par traitrise à Pearl Harbour ? Il n’a pas gagné la guerre ! Ca va canarder dans les pagodes. Il a de la chance que je n’aie pas de napalm.
MARGUERITE. Reste là ! Je t’interdis de sortir ! Laisse cette porte ! Ne ferme pas à clé ! Je t’interdis de fermer cette porte à clé ! Il... Il m’a... Ah la brute ! Espèce de... Maton ! Colonial
! Envahisseur ! Impérialiste !
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