Le souhait du Conseil Général de Saône-et-Loire et de la commune de Mervans, en me confiant ce travail, était le suivant : faire en sorte que les habitants
d’une commune qui a longtemps respiré au rythme des saisons et des travaux des champs, et qui se trouve confrontée depuis peu à l’arrivée de nouveaux ruraux, essentiellement chalonnais, puissent
s’exprimer sur la mutation induite par l’événement.
J’ai interviewé pendant une semaine une cinquantaine d’habitants. Des anciens, des nouveaux, des femmes, des hommes, des couples, des jeunes, des vieux, des « entre les deux ».
L’analyse du phénomène ne va pas de soi quand on le vit de l’intérieur. Il passe le plus souvent par des réflexes, des ressentis, des impressions. Des non-dits aussi. J’ai laissé parler parfois,
suis beaucoup intervenu d’autres fois. J’ai toujours tenté de mettre en confiance, avec plus ou moins de succès. De tous ces face-à-face, il a résulté des témoignages très différents sur le fond,
la forme et la longueur. Sont aussi apparues des thématiques et paroles récurrentes que j’ai tenté de mettre en avant.
Je me suis imprégné des lieux, des regards et des gestes. Certains silences ont été très signifiants. J’ai écrit quarante et un textes. J’ai tenté pour chacun de dégager une atmosphère et un
discours. Mon travail n’a pas consisté à mettre des phrases bout à bout mais à agencer des paroles autour d’un thème. Je me suis donc permis d’ajouter des phrases, en me demandant toujours si la
personne qui m’avait parlé aurait pu dire ce que j’écrivais. Je ne suis pas sociologue et ne prétends pas à l’objectivité. C’est l’humain qui m’intéresse et c’est l’humain que j’ai tenté de
mettre en avant, avec tout le respect que je devais à des gens qui m’avaient confié leur parole.
J’ai classé les quarante et un textes qui suivent par tranches d’âge, gardant pour la fin les interviews des couples. Trois textes sont proposés ci-dessous. Je n'en enverrai pas d'autres par mail
puisque le recueil a fait l'objet d'une publication.
1. Y’EN A QUI FONT LE BORDEL
Faut pas toujours dire que c’est nous parce que c’est arrivé une fois. C’est pas parce qu’on fait une fois qu’on refait. Y’avait pas le city stade avant. On s’emmerdait pas mal. On s’emmerde plus
maintenant y’a le city stade on s’emmerde plus. J’avais dix ans, c’était pour Noël, y’avait des lampes qui allument les sapins, ça attire. Ca attire et puis on tire quoi, c’est rigolo. On en a eu
pas mal. Mon père, lui, il en a eu pour cent cinquante euros. On est allés à la gendarmerie, au juge des enfants. On s’emmerdait quoi. Après quand ils ont construit le city stade on les a aidés
et puis on y est tout le temps maintenant tout le monde y’est maintenant. C’est un peu comme un stade et comme un terrain de basket mais en plus petit. Y’a comme un terrain de foot, un terrain de
basket, et on peut aller à la mairie demander le filet pour faire du badminton, du volley. On peut y aller comme ça dans la journée, c’est gratuit, on va à la mairie, on demande le filet. On n’y
est jamais allé. Je sais pas pourquoi. Peut-être qu’on n’a pas encore eu envie de jouer au volley alors on n’y est pas allé. On est beaucoup là-bas, y’a plein de motos, ça va de cinq ans à vingt
ans au moins. On joue au foot, au basket. Moi je suis basket, le foot je joue comme ça pour m’amuser mais j’aime pas. J’ai voulu faire du basket à Mervans mais y’a plus d’équipe pour nous. On
n’est pas assez nombreux, ils font tous du foot. On a essayé de monter une équipe mixte mais on était quatre… Y’a pas assez de monde. Enfin si y’a du monde à Mervans y’a du monde mais pas assez
pour le basket. Alors je vais à la pêche parce que y’a pas besoin d’être une équipe pour aller à la pêche. J’ai appris à l’école de pêche à Verdun-sur-le-Doubs. On apprend à bâtir les lignes et
puis à pêcher, quoi. On apprend à défaire un poisson, à faire des hameçons, faire son amorce. L’été dernier j’y allais tous les soirs avec les copains mais ils font le bordel. Ils font du bruit,
ils s’amusent avec les cannes. Je préfère aller tout seul. Tranquille. Je prends ma canne, j’y vais. Je suis bien tout seul. Je peux rester toute une journée. Ca m’est déjà arrivé ça, rester tout
seul toute une journée. Je suis bien. Je réfléchis à des choses. Ce qui est arrivé hier. Ce que je ferai demain. Et puis y’a des petits vieux qui viennent me parler. On parle bien. On dit : « Ca
mord ? Ca va ? » On cause de la pêche, de ce qui se passe à Mervans. Ils disent : « Des fois les jeunes ils font un peu le bordel. » Ben... Oui... Un peu... Je sais qui c’est mais je dis rien. Je
connais tous les jeunes de Mervans alors je les connais ceux qui font le bordel. Y’en a qui font le bordel et pis d’autres pas. Dans le même village. Je sais pas pourquoi. Moi je vais à la pêche.
Je prends des fois des gros des fois des petits. Mais plutôt des gros quand même. Des carpes, des perches, des blancs, des chats. Même des brochets. Le brochet c’est pas à l’école que j’ai appris
c’est avec mon parrain. Sur la barque. On est fier quand on sort un brochet. Mon premier, c’était au lac de Vouglans mais il était trop petit. Fallait le rejeter. En dessous de soixante-quinze
centimètres on n’a pas le droit de les prendre. Mais un qui fait soixante-quatorze… Moi je le relâche pas mais je le relâche. J’en ai pris deux. On est bien à la pêche. A la ville y’aurait pas la
pêche. Si je devais habiter la ville j’habiterais la ville mais y’aurait pas la pêche. Ici... je pourrais rester peut-être, ici. Je vais aller voir à la boulangerie à côté pour être pré-apprenti.
Les études, moi… Je vais aller voir et puis je verrai bien. Si ils veulent de moi je resterai là. Y’a le city stade, la pêche... Ils peuvent remettre des lampes sur les sapins si elles sont
cassées ça sera pas moi.
14. LA FORCE DE L’HABITUDE
Le sud ? Non ! Avignon ? Non ! Mervans ? Oui ! La Bresse. Les gens disent « Le sud, le sud, le sud ! » Moi je dis « Non ! La Bresse ! » je dis. Je suis du sud mais j’en ai marre du sud. Le soleil
qui tape toute la journée qui tape si fort qu’on a l’impression qu’il tape encore la nuit, je dis non. Ici, au moins... Bon, c’est vrai, ici on a le brouillard. Mais parfois pas longtemps.
D’autres fois si. Quand ça dure plus de trois jours... Et nuits.... Mais c’est rare plus de trois jours de brouillards. Enfin, rare... Parfois c’est rare. Mais dans le sud on avait le mistral.
Lui aussi pouvait souffler plus de trois jours et trois nuits. C’est vrai qu’ici on a la neige. Mais c’est rare. Bon, c’est vrai que l’année dernière on a cru que ça ne finirait pas, et il a
fallu chauffer jusqu’à début juin. Mais cet hiver, non. On a la pluie. Depuis une semaine en continu. Mais dans le sud on avait l’insécurité. Jour et nuit aussi, et encore plus la nuit. Et ça
ici... Bon, c’est vrai qu’il y a des jeunes à l’abri de bus. Des délinquants, ça ? On appelle pas ça comme ça dans le sud. Des délinquants comme ça, ceux du sud en riraient. Ils les enverraient
en formation, vos délinquants. Dans le sud on avait le lotissement. On n’habitait pas sur un terrain, on habitait dans un bac à fleurs dont les fleurs avaient été remplacées par des chiens
attachés à des barbecues. On a de l’espace ici. Je peux jardiner ici. Enfin... Les légumes j’ai arrêté. A cause de l’herbe. Ici, quand vous mettez du désherbant, il pleut. Deux jours, trois
jours. Vous ressortez, l’herbe à pris racine dans le désherbant. A se demander si ça ne lui fait pas du bien. C’est de l’herbe énervée. Vous avez à peine tourné le dos qu’elle vous chatouille les
cheveux ! L’herbe du sud... Très calme, l’herbe du sud. C’est la seule à rester calme. Tout le reste s’énerve. Ils sont tout le temps speeds. C’est peut-être l’influence du bac à fleurs sans
fleurs avec chiens et barbecues sous le soleil et dans le mistral entre deux casses. Ca énerve. Surtout après minuit. Alors qu’ici... Je ne sais pas si c’est l’influence du poulet de Bresse... A
huit heures, couchés. Le lendemain, ils sont calmes. On reste dehors jusqu’à minuit, nous... Je suis quand même du sud. Ca s’entend bien. J’ai tout laissé en bas sauf l’accent. On
inviterait bien les voisins le soir, comme dans le sud, mais... Parfois ça me prend, je vais faire un petit tour, je passe leur dire bonjour, je leur propose de venir. On fait ça dans le sud,
j’ai envie de passer je passe, t’as envie de passer tu passes. Ici non. Je propose de moins en moins d'ailleurs, j’ai un peu l’impression de déranger. Faudrait peut-être que j’appelle. Que
j’envoie une invitation en recommandé. Quelque chose d’officiel. De surtout pas improvisé. Quand on est arrivés, des voisins sont venus nous demander si on avait besoin de quelque chose. Ils sont
charmants, serviables, mais pas amis. Si on veut se faire des amis, il faut chercher parmi les nouveaux arrivés. Chez les non nés ici. On devient amis autour de. C’est comme s’il y avait les
bressans installés ici depuis le mérovingien qui se reconnaissent entre eux, qui sont amis par habitude, qui ont pris l’habitude d’être amis par habitude, et qui ont tissé un réseau de relations
si serré que... Ceux qui arrivent sont bien reçus, mais il y a le tissu des relations sur la peau du bressan, et les mailles du tissu sont tellement serrées que ça ressemble à un trampoline.
Quand vous appuyez sur le tissu il réagit. C’est pas méchant, c’est comme ça. C’est la nature du tissu. Le tissu ne sait pas qu’il est tissu. Il n’a pas conscience que quand il entend mon accent,
il se tend un peu sur la peau de son bressan le tissu. Comme pour mieux faire corps. C’est la force de l’habitude, ça.
34. JE PERDS EN SOUPLESSE
Je perds en souplesse. Je le sens. J’ai beau m’entretenir, je perds. J’ai beau faire ma musculation tous les jours, ma gymnastique, mes balades à pied, en vélo, ma séance sur mon tapis de marche,
je perds. C’est aux pissenlits que je le sens le plus, quand je passe sous les barbelés. Je ne passe plus comme avant. Je suis obligée d’admettre que j’ai quatre-vingt-huit ans et j’aime pas ça,
ça m’énerve, surtout quand on me le rappelle comme on me le rappelle parfois. J’ai un petit fils qui est commissaire de police qui me dit que je devrais arrêter de conduire. De quoi il se mêle ?
« Tu fais la police à Chalon je lui dis, pas ici. Occupe-toi de ce qui te regarde. Non mais. »
- C’est pas prudent il dit.
Qu’est-ce qu’il en sait ? Je me connais mieux que lui, non ? Si on les écoutait, on resterait chez nous devant la télé avec une couverture sur les jambes. « Allez mémé, t’as assez bougé, au
garage maintenant, à la place de la voiture qu’on a vendue parce que tu ne pouvais plus conduire. » Tant que je ferai ma gymnastique, ma musculation, mes séances de tapis de marche et mes balades
à pied et en vélo tous les jours, pas de garage pour mémé. Non mais. C’est ce qui me dit mon médecin d’ailleurs. « Tous les jours. C’est meilleur que tous les médicaments » il me dit. J’ai
toujours été dehors, je faisais du ski autrefois, je faisais du violon, j’allais aux concerts, il faut que je sorte, que je vive, je ne vais pas commencer à m’enfermer sous le prétexte que j’ai
quatre-vingt-huit ans, non ? Je passe moins bien sous les barbelés d’accord, mais je passe. Et je les ramasse les pissenlits. Et je sais encore les préparer. Et les manger, en bonne Bressane. La
bonne Bressane doit savoir manger et faire à manger. Qu’est-ce qu’on mange à Mervans, mon dieu ce qu’on peut manger. Demain, soirée choucroute. Quand c’est pas choucroute c’est boudin, quand
c’est pas boudin c’est cochon, quand c’est pas cochon c’est tout le reste et y’a pas mal de restes. Le Bressan banquette. Il aime faire travailler son estomac. Il connaît tous les exercices pour
l’estomac. L’exercice choucroute, l’exercice boudin. C’est pour ça qu’il alterne. Moi j’essaie de faire travailler le reste aussi. « Tout doit travailler, dit mon médecin, tout, tous les jours,
sinon, ça rouille. » Pas le tout de faire fonctionner le corps, faut penser à la tête aussi, sinon ça se grippe. Pour la tête j’ai le scrabble. Régulier. Pour le cœur j’ai le Secours Catholique.
Le cœur aussi faut le faire travailler. Bon, en même temps, y’a des limites, sinon... Enfin c’est compliqué. Moi par exemple je vis de l’argent de mes loyers, mais les gens ne paient pas toujours
et je suis trop bonne. Alors qu’est-ce que je peux faire ? J’ai été obligée de faire gérer ça par mon gendre. Il rigole pas, lui. Ca va mieux maintenant. J’aime pas bien la méthode mais faut
reconnaître que ça va mieux. Le Secours Catholique, j’y vais toutes les semaines. C’est aujourd’hui d’ailleurs. Je vais leur apporter le muguet que j’ai cueilli hier. Presque deux mois d’avance
ce muguet-là. Les saisons sont devenues trop vieilles, elles doivent pas faire assez d’exercice, elles se dérèglent. J’imagine la tête des copines. « Où donc que t’as encore trouvé ça ? » Ah,
faut connaître le coin, les copines, c’est pas au fond des bois mais tout au fond. Faut le connaître et puis faut y aller surtout... Elles me suivraient pas les copines. Je connais bien des
jeunes retraités qui me suivraient pas. C’est ce que je dis à mes enfants, c’est que j’ai des enfants à la retraite maintenant et c’est du souci les retraités, je leur dis : « Le secret pour une
bonne retraite ? Faut passer sous les barbelés. » Mais quand même je perds en souplesse.
Vous voulez lire la suite ? Je ne peux pas vous l'envoyer. Le recueil a été édité. Vous pouvez l'acheter pour la modique somme de 12 euros auprès de
Michel Olivier, au Conseil Général de Saône et Loire (
m.olivier@cg71.fr)