Deux personnages: A et B. Noir. On entend la voix de A.
A. Lumière. Lumière s’il vous plaît. S’il vous plaît. Il y’a quelqu’un ? A la lumière il y’a quelqu’un ? Ce qui suit doit se faire en pleine lumière. Il faut que tout le monde puisse juger. S’il
vous plaît.
Lumière. Une pièce. Une grosse porte au fond. B lit un journal. Reste caché derrière. A le regarde.
A. C’est bien ? Ca doit être bien. Vraiment. Hyper passionnant. Y’a tout votre là-bas là-dedans ? Regret d’être ici ? Vous êtes nostalgique ?
Il scrute un point face public puis s’adresse à B.
Le problème c’est que la nostalgie ne fait pas avancer les aiguilles. Si j’avais su j’aurais apporté mon tricot.
Il se lève, fait un tour. Puis il se plante devant la porte, imagine son ouverture, fait deux pas majestueux dans sa direction jusqu’à se plaquer contre elle. Il frappe.
Toujours personne ?
Il s’adresse à B depuis la porte.
Personne. Enfin... Vous avez vu il y’a du monde en face. Peut-être pas pour longtemps. Ils doivent commencer à regretter d’être là. Ils s’attendaient à des propositions. Au moins. Des exposés.
Nos motivations. Notre façon d’y parvenir. Ils s’attendaient à de la contradiction. Du conflit. De la tension. De la thèse antithèse synthèse. De la rhétorique. Des envolées lyriques. Des
réconciliations pourquoi pas. De l’amitié pourquoi pas. Même de l’amour. Pourquoi pas. Des hommes qui en parlent. Il y aurait eu des questions sur le sens de la vie. Sur le pourquoi nous sommes
ici. Le monde en microcosme ici. Et que voient-ils ? Un gars qui lit son journal. Son quotidien. Son quotidien local. Un nostalgique de son là-bas qui vient ici pour y exposer son ennui. Vous
savez qu’ils ont le droit de partir avant la fin ? Surtout s'ils comprennent que ça va être sans fin. Les aiguilles. Elles baillent. Il ne peut rien nous arriver de pire que de faire bailler les
aiguilles. Elles… Vous ? Non vous n’allez pas ? Si ? Elles vont se coucher. Les aiguilles. Oh ! Les aiguilles vont se coucher ! Si les aiguilles vont se coucher pas de fin si pas de fin pas de
porte qui s’ouvre. Vous voyez ce que ça signifie la porte qui reste fermée ? Pourquoi est-ce que vous êtes là si vous vous en foutez ? Vous êtes venu ici cultiver votre là-bas ? Pour qu’on sache
comme vous lisez bien votre quotidien ? Votre quotidien local ? Est-ce que vous savez pourquoi ils sont venus ? Ils sont venus pour nous. Donc pour vous aussi. Hein ? Leurs sièges sont disposés
d’une façon telle que leur regard est dirigé vers nous. Donc vers vous aussi. Hein ? Vous le savez d’ailleurs si vous ne le saviez pas vous ne seriez pas ici. Ils vous regardent. Ils vous font
peur ? Vous n’osez pas vous montrer ? Monsieur est venu ici pour se cacher. Vous ne sentez rien ? Non ? Si. Je sens bien moi. Une odeur que je connais bien ça. C’est l’ennui ça. Ca suinte.
Il s’adresse au public.
Résumons-nous. Des millions de pores suintent l’ennui face à nous les aiguilles s’endorment et il lit. Il lit le quotidien. Le quotidien local. Le quotidien local de son là-bas. Bien.
Comprenons-le messieurs dames et respectons la peur de cet homme tout à coup plongé dans un univers dont les possibilités semblent dépasser sa capacité d’imagination. Soit vous étiez venus ici
dans l’espoir de vivre avec nous une aventure passionnante avant d’émettre le jugement qui nous aurait placés Monsieur et moi-même devant la porte ou devant la trappe. Eh bien désolé messieurs
dames vous devez comprendre et admettre le besoin qu’éprouve Monsieur dépassé monsieur obsolescent de s’accrocher aux branches de l’avant aux branches de son là-bas donc quel besoin il éprouve de
connaître chaque jour les noms des heureux nouveaux nés qui ont gagné leurs poids en couches jetables des heureux mariés qui ont gagné leur poids en casseroles des heureux vainqueurs des concours
de pétanque qui ont gagné leur poids en pastis des heureux pêcheurs qui ont sorti leur poids en silures ivres morts depuis que les heureux gagnants des concours de pétanque sont tombés dans la
rivière des heureux chasseurs qui ont tiré leur poids en cartouches sur leurs chiens après avoir mangé au bal des pêcheurs les silures enivrés par les vainqueurs des concours de pétanque marinés
dans les casseroles des jeunes mariés partis changer les couches jetables, chaque jour...
B tourne une page de son journal.
A. Il a bougé. Vous avez vu il a bougé. On pouvait s’interroger : y a-t-il quelque chose au bout de ces poings ? Oui messieurs dames. Au bout de ces poings comprimant avec angoisse à un mètre
vingt du sol environ le souvenir émerveillé du là-bas au bout de ces deux poings avides de retenir les souvenirs de la vie locale je dirais même plus situé entre ces deux poings et à égale
distance de ces deux poings il y a Le Lecteur du quotidien. Le Lecteur passionné d’aventure aussi locale que quotidienne. Venu en ce lieu de tous les possibles pour prendre connaissance de
l’importance de son là-bas…
B. En sept lettres : Amuse un peu. Empoisonne vite.
A. Il a parlé. Vous avez entendu il a parlé. On pouvait s’interroger. Le Lecteur du quotidien local est-il si médusé par la découverte de son là-bas qu’il en perd la parole ? Non messieurs dames
nous pouvons vous rassurer Le Lecteur du quotidien local garde la faculté d’émettre des pensées maximes jugements et pets après avoir été nourri de la philosophie de son quotidien local. Dieu
merci. Les aiguilles. Elles enlèvent leur bonnet de nuit.
B. Amuse un peu. Empoisonne vite en sept lettres : Bouffon.
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