La direction de l’hôpital d’Alise Sainte-Reine (côte d'Or) souhaitait garder une trace d’une cinquantaine d’années de souvenirs hospitaliers.
Un témoignage humain, avec toute la richesse de ses subjectivités et contradictions.
Un témoignage qui entrecroise des paroles de résidents et de soignants retraités ou en activité.
J’ai recueilli les propos d’une dizaine de résidents, de sept soignants retraités, de quatre membres du personnel en activité (deux soignants, une animatrice, une cadre administrative)
Les interviews se sont déroulées à l’hôpital ou au domicile des retraités, et ont pris la forme de discussions à bâtons rompus, sans contrainte de temps, de thème, etc.
En transcrivant les interviews sur le papier, j’ai pu déceler une quinzaine de thèmes abordés. J’ai articulé le texte qui suit autour de ces thèmes, dont chacun est le titre d’un « chapitre »
Je suis intervenu le moins possible dans cette transcription. Cela signifie que j’ai simplement rendu plus lisibles certaines phrases qui souffraient d’oralité.
A l’intérieur de chaque chapitre, à chaque fois que j’ai pu le faire, j’ai privilégié le bloc. Certaines interviews ont été réalisées collectivement. J’ai tenté de retranscrire la vie et
l’animation ressenties pendant ces séances.
L’Hôpital Sainte-Reyne, à Alise Sainte-Reine, c’est, pour certains résidents, des dizaines d’années entre les murs. C’est pour certains retraités, des dizaines d’années de
soins.
La résidente qui comptabilise le plus d’années dans l’établissement y est entrée en 1955.
Une autre, âgée de 70 ans, est entrée à 28 ans. Mais à 28 ans, elle comptait déjà 15 ans d’enfermement en hôpital psychiatrique.
Une soignante interviewée est entrée dans l’établissement en 1937.
En cinquante ans, le changement a été radical. Les résidents sont passés de bâtiments vétustes avec des chambres à moult lits, à des bâtiments neufs et des chambres individuelles. Les années
soixante-dix, quatre-vingt ont vu une forte augmentation de personnel. Les nouveaux bâtiments et les modes de gestions ont aussi contribué à un changement de mentalité générale. Le risque a été
minimisé, au détriment, parfois, d’une vie communautaire et de la possibilité, pour les résidents, d’accéder à une sorte de reconnaissance par l’activité. Là où le manque de personnel permettait
au résident de travailler un peu, de gagner quelque argent, les rôles sont aujourd’hui bien partagés et définis.
Pour les résidents, les souvenirs surgissent en désordre. Peut-être parce qu’ils semblent souvent émerger d’une sorte de cocon temporel qui a tendance à les anesthésier, tant le quotidien est
précisément, temporellement et immuablement organisé au sein de l’établissement.
AVANT L’HOSPICE
Tous ont connu « L’ancien Alise » et ses vieux bâtiments. Tous apprécient le confort de la construction moderne. Tous, aussi, éprouvent une certaine nostalgie pour cette époque plus dure,
sans grande intimité, où les corps avaient à lutter avec les éléments. Cette époque où des tâches, qui les valorisaient, étaient souvent confiées aux malades.
Mais, avant d’entrer… que se passait-il à cette époque ?
ANDRE. Je suis arrivé en 1967. Avant j’étais à Bussy-le-Grand. Chez un paysan. J’ai été à la Chartreuse. A la Chartreuse ils m’ont mis ici. Je travaillais au jardin là-bas, à la Chartreuse. On
ramassait les légumes, on les emmenait à la cuisine, on ramassait les branches, ça me plaisait. Ici j’ai pas travaillé. Y’a rien que des fleurs ici… A la Chartreuse j’étais moins bien, j’aime pas
la ville, moi, j’ai toujours été à la campagne. Je triais du grain avant, au treillis, à la trieuse. Le grain, le blé, l’orge. Chez le paysan, on triait jusqu’à neuf heures du soir. On se levait
à sept heures. J’avais une chambre à côté de la maison. Je mangeais chez lui, je couchais. Pendant vingt ans. On avait des moutons, des vaches. J’étais jamais malade. Sinon ils n’auraient pas
gagné leur vie avec moi. Y’avait pas de cachets. J’étais logé nourri, couché, lavé. Fallait que je tire de l’eau dans la citerne. Y’avait de la glace sur le bord, on risquait de tomber, de se
casser un bras. Vingt-cinq mètres de profondeur dans la roche. On a fait nettoyer, on a mis une pompe, et on avait l’eau courante comme ça. Au début, on avait cinq vaches et cinquante moutons. A
la fin, on avait vingt-cinq vaches et cent-vingt moutons. J’arrivais plus à les tenir. Y’en avait trop. Ils se sauvaient de tous les côtés. Avant je pouvais les arrêter, ils ne se sauvaient pas,
ils suivaient le chemin tout droit. Après, fallait que je fasse quatre kilomètres pour aller les chercher, tous les jours, on n’a plus voulu de moi. Je faisais tout. Ca me manquait les vaches à
la Chartreuse, Maintenant je suis habitué, elles ne me manquent plus. A part les vaches il ne me manquait rien. Chez le paysan je ne pêchais pas, je n’avais pas le temps d’aller à la pêche, on
n’allait ni au cinéma ni au théâtre. Tout le temps le travail. On a le temps de se promener ici. Je travaillais le dimanche, fallait donner à manger, à boire. J’allais à la messe parfois. Y’avait
la fête au village, une fois par an, j’y allais parfois. L’école… J’y suis allé. Mon père buvait beaucoup, alors il faisait de la vie et je n’avais rien pour lire et écrire. Mes sœurs ont appris
mieux que moi. Mon frère non plus n’a pas beaucoup appris. Les filles apprenaient mieux. J’ai commencé à la ferme à quatorze ans. J’ai passé le conseil de révision j’ai été réformé. J’avais pas
assez d’instruction. Ils ne prennent pas ceux qui n’ont pas assez d’instruction. Mon patron est là maintenant. Je suis allé lui dire bonjour. Il m’a reconnu. Sa sœur venait me voir. Elle
m’amenait des chaussettes. Elle est morte. Elle m’amenait des chaussettes...
RENE. Pour ainsi dire j’avais appris un métier en Normandie. J’avais appris à rempailler les chaises ça je sais le faire, mais maintenant on n’en fait plus ici. J’avais appris ça là-bas à Rouen
et puis j’ai eu ma fièvre typhoïde là-bas. Je vous parle de ça y’a longtemps. J’ai connu le débarquement à Rouen. J’ai pas débarqué. Je les ai regardés débarquer. Ils nous donnaient des
cigarettes. C’étaient des blondes. C’est pas mon fort les blondes, j’aime mieux une gauloise.
BERNARD. Je travaillais dans l’usine de produits chimiques, à Leuglay, trente-cinq ans, chez Monsieur G. Je suis né à Leuglay moi. A vingt-deux kilomètres de Châtillon-sur-Seine. J’ai été enfant
de chœur. A Langres, à la Cathédrale. Y’a des remparts à Langres. J’allais dire la messe tous les jours à six heures aux sœurs. En latin. Je connaissais le latin. J’avais un livre devant moi. Je
lisais en latin. Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Après on l’a dite en français. C’était plus facile. C’est dur le latin. C’était l’école des frères à Langres. Tous les jours à neuf
heures, messe à la cathédrale. Je suis païen maintenant. J’ai fait ma communion le 11 mai 1941. Le jour de mes douze ans. Je suis né en 1929. Ca fait soixante-quinze ans. On le dirait pas que
j’ai soixante-quinze ans, hein ? Y’en a qui me disent « Vous avez soixante ans. »
MARGUERITE. Je suis née pendant la guerre. Louis XIV (On vient de dire que la création de l’Hospice a été décidée par Louis XIV) je ne l’ai pas connu. J’étais trop petite J’ai été abandonnée
pendant la guerre. J’étais avec ma sœur Ginette. J’ai dit à Maman « Oh ce que j’ai eu peur. » C’est tout. Ca n’a rien été à cinq ans, mais à dix, je faisais de la dépression nerveuse. Ils m’ont
mis à la Chartreuse mais je n’étais pas folle. J’avais peur. J’étais aux enfants, y’avait des petits y’en avait de quatre, cinq ans y’avait des tout petits bébés, leurs parents les mettaient là.
Je ne voudrais pas y retourner. Trop mauvais souvenir. J’ai fait ma communion à la Chartreuse. Ils m’ont rebaptisée encore une fois. Ils ne savaient pas où était mon extrait de baptême. J’y suis
rentrée à treize ans, j’en suis sortie à vingt-huit. Ca fait vingt et un ans. A vingt-huit ans je suis venue ici. Je vais en avoir soixante-dix. au mois de mars. J’étais jeune. Ma maman était
partie ailleurs.
GERMAINE. J’étais à Châtillon. Y’avait une laiterie. Une espèce de laiterie. On allait chercher le lait ailleurs dans les fermes et puis le patron le rapportait, pour le donner à sa mère. Mais il
faisait pas trop chaud. C’est pour ça aussi que je suis là. J’aurais été au chaud je me serais bien débrouillée t’inquiète pas, mais j’étais pas heureuse. Comme ils me tombaient sur le col comme
on dit ! Oh bourrique ! C’est pas intéressant des gens comme ça oh non. Pour en finir le patron il m’emmène à la rivière, c’était l’été, il faisait chaud quoi. Y’avait des bidons aussi hauts que
ça à nettoyer. « Déshabillez-vous », qu’il me dit
- Ben non je dis, je sais pas nager
Il a fallu que j’aille dans l’eau quand même. J’en avais jusque là mais je sais pas nager, je sais pas nager. « Montez », il dit.
- Non ben non je dis, je coule !
Je remontais comme je pouvais. J’avais la pétasse, la pétoche quoi. Je me dépêchais moi, et puis je savais pas comment faire pour monter dans l’herbe. Ils étaient complices tous les deux le fils
et la mère, pour m’emmener à la rivière. Il m’a aidé à monter sur la butte, mais faut pouvoir y arriver, je pouvais pas grimper c’était creux là, l’eau où que j’étais. J’étais noyée.
Je te garantis que j’en avais plein le dos. Oh, on était pas heureuse. Je suis pas restée. J’avais peur. Y’avait un voisin. Un jour, on passait, il faisait nuit, Tout à coup je vois une tête
comme ça qui nous regarde. Je dis à la patronne «Faites attention y’a quelqu’un !».
- Où donc elle me dit je vois rien.
Elle avançait.
- Faites attention ! Il est là.
Une drôle de tête. Un tueur ça, sûrement. Parce que quand le patron est rentré, je lui dis au patron « Y’ a quelqu’un. Il est là le bonhomme, faut faire attention. »
- Si vous entendez frapper, il dit, n’ouvrez pas le rideau, demandez qui c’est.
Alors qu’est-ce que je fais ? J’appelle le patron moi. « Venez voir je dis, y’a quelqu’un à la porte. »
- Reculez-vous au fond parce que on sait jamais, il me dit.
Il ouvre la porte. « Je vois rien qu’il dit. »
- Ah vous voyez rien ? Qui c’est donc qui court au fond de la cour ?
C’était le voisin. J’ai dit à ma belle-sœur « Vous m’avez mis là mais je suis pas bien. » Pour ce que j’étais payée. Pas grand chose… J’ai dit « Moi je suis pas bien là. » Après je suis venue
ici, ma belle-sœur est venue me voir mais elle est morte.
GEORGES. J’étais de l’assistance publique, moi. Ils m’ont retrouvé dans une meule de paille, moi. J’avais un an. Je suis un Parisien, moi. Je viens de Seine-et-Marne, moi. On m’a emmené dans le
Morvan. Oh j’étais malheureux comme tout. Je couchais pas dans une chambre. Je couchais dans un grenier. Avec des rats. Grands comme ça. J’avais une paillasse en paille. Et comme couverture des
sacs à patates cousus. Je travaillais, j’allais garder les vaches. A dix ans j’allais garder les vaches. L’assistance publique est arrivée, elle venait nous voir, elle demandait où je couchais.
La mère elle disait « Il couche là, dans la chambre du bas »
- C’est pas vrai, je disais, je couche là-haut.
Je lui ai montré. Sous la couverture y’avait des rats. Elle a téléphoné aux gendarmes, et puis ils m’ont enlevé. Et puis ils m’ont mis dans une ferme à Epoisses... J’étais bien. J’avais un lit.
J’y ai été longtemps dans les rats. Jusqu’à quatorze, quinze ans. Parce que quand la guerre a éclaté, en 40, les Boches sont arrivés dans le Morvan. Quand j’ai vu les boches, je me suis sauvé. Je
suis parti à travers bois jusqu’à la Pierre-Qui-Vire. C’étaient des moines. Y’avait pas que moi. Y’en avait beaucoup. On s’est cachés pendant un mois, on était habillés en moine. Sinon ils nous
prenaient, ils nous envoyaient en Allemagne. Parce que la ferme où j’étais, c’était un collabo. Il dénonçait des Français. Moi il voulait me tuer parce que j’en savais trop long. Parce que je
savais ce qu’il faisait. Il vendait au marché noir, il volait les vaches chez les voisins pour les donner aux Boches. Il a été tué. C’est la Résistance ça, ils l’ont pris, ils l’ont emmené dans
les bois, ils l’ont fusillé. Ils sont jamais rentrés chez les moines, les Boches. C’était privé. On était cachés dans les sous-sols. Y’a des souterrains là-bas. Après, à vingt ans, j’étais à
l’armée, au Maroc. Je suis né en 26, moi. Et quand je suis revenu, j’ai trouvé une place à Pouillenay, à traire les vaches. Cinquante laitières à traire à la main, là. Levé à deux heures du
matin. J’en tirais six à l’heure. Et puis pas beaucoup payé.
MARIE-LOUISE. J’étais dans une petite ferme avant de venir ici. Je m’occupais de l’église. Je faisais pas grand-chose. J’étais handicapée presque. Je marchais à genoux. Ou bien on me tenait.
J’étais souvent couchée, assise. Jusqu’à quinze ans. Et puis, ils m’ont opérée… enfin je sais pas ce qu’ils m’ont fait j’ai rien vu. Et puis j’ai passé des visites à Dijon. Et puis c’est là qu’on
m’a développée. Là, je sais tout faire maintenant. L’autre jour je me mets à dire « Là, on entend ma gueule ! » Je causais pas. Je marchais pas, je causais pas. Mais là on m’entend, je discute,
là. Tous les mois on allait chercher le trousseau de l’assistance à Arnay-le-Duc. Une fois j’avais oublié. Et puis je vois le Monsieur de l’assistance qui venait nous visiter dans les maisons, il
me dit « T’as rien oublié, couillon ? » On m’appelait couillon anciennement. « Oh je dis j’en sais rien » alors que je savais bien. « Et ton trousseau ? » Ma mère nourrice elle dit « Comment donc
que ça se fait, ça ? »
- Oh ben c’est de ta faute je dis, avec ton jardin…
Devant le patron je dis ça. Elle était pas contente. Je dis « Ben oui c’est comme ça. » Je gueule maintenant. On m’entendait pas… J’étais à la baguette… Je me laisse plus
faire, maintenant. Je cours maintenant, je vais partout. Et puis j’entends bien maintenant. Ils m’ont opérée de l’oreille, là. Un matin j’arrive on me dit « Ben, t’es belle toi ! »
- Ben quoi que je dis ?
Je vais me regarder dans une glace. Ohhh… Ca coulait là dans le cou. Tout enflé. Ils m’ont opérée. Ils ont gratté l’os. C’était peut-être un cancer, je sais pas. J’ai encore des restes quand je
mange, c’est gênant. J’ai été bien suivie. J’avais un pansement… j’étais chouette !
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