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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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Y'a quelqu'un ? (2005)


« Y’a quelqu’un ?» a été écrit à partir d’une quinzaine d’interviews réalisées auprès de très anciens patients (30 à 50 ans d’enfermement) et de soignants retraités de l’hospice d’Alise Sainte Reine, en Côte d’Or.




Personnages :

    Marguerite
    Germaine
    Marie-Louise
    Bernard
    Georges
    René



Les six patients sont assis face à la scène. Ils regardent autour d’eux pendant un temps assez long.


MARGUERITE. Y’a quelqu’un ?

GERMAINE. J’en vois un.

MARIE-LOUISE. Où donc ?

GERMAINE. Vous pouvez pas le voir.

BERNARD. On les voyait plus avant.

GEORGES. Ils venaient.

BERNARD. C’est parce qu’il étaient plus jeunes.

MARGUERITE. Ils étaient plus jeunes, avant ?

BERNARD. Avant, oui.

MARGUERITE. Quand je suis arrivée, moi, c’était vieux.

BERNARD. Mais toi, t’étais jeune.

MARGUERITE. Quand je suis arrivée, j’étais jeune.

BERNARD. Maintenant t’es vieille.

MARGUERITE. Maintenant…

BERNARD. Les bâtiments ils sont jeunes eux…

GERMAINE. Ils ont refait.

MARGUERITE. C'est moins vieux maintenant.

BERNARD. A force de rajeunir pendant qu’on vieillit, ils vont naître quand on va mourir les bâtiments.

RENE. Ca s’est vu ça. Oui. Le Marcel il l’a vu, ça. Je vous le dis. Radio René. J’étais déjà là moi à l’époque du Marcel d’avant les nouveaux bâtiments. J’étais mieux que maintenant parce que ça faisait moins longtemps que j’étais là. C’était un portugais le patron des travaux. Un copain du Marcel. Le Marcel il était allé chercher un ouvrier dans une ferme. Un agricole, quoi. Il couchait par terre dans l’étable. Son polochon c’était une bûche de bois il avait des… comment ça s’appelle… des escarres. Qu’on lui voyait les os. Il s’était pas lavé depuis sa naissance. Il avait des poux, des puces, des tiques, tout le fourbi. Le Marcel, il le ramène. Il était comme ça lui, il en voyait un, il le ramenait. Faut dire c’était son travail. Ils lui donnent un lit bien propre, bien parfumé, ils le nettoient bien, ils lui coupent bien les cheveux, ils le désinfectent bien, ils lui mettent des bons pansements, tout le tintouin quoi. Ben ni une ni deux, il a pas supporté le gars, il est mort et bien mort. Le Marcel, il le descend à la morgue, on l’appelle pour aller chercher une femme enceinte. Ni une ni deux il verse le gars dans la morgue, il part chercher la femme enceinte. Il était comme ça le Marcel. Il arrive. Oh ça commençait. La voilà sur le brancard de l’agricole. Le bébé il a atterri là où-ce qu’y avait le mort une heure avant.

GEORGES. Ils avaient qu’un brancard ?

MARIE-LOUISE. Tu savais pas ça, l’Jojo ?

GEORGES. Je suis nouveau moi. C’est moi qui suis arrivé le dernier. Ca fait à peine trente ans que je suis là, je sais pas tout, on peut pas tout savoir dès qu’on arrive…

GERMAINE. Le brancard il servait pour la maternité, la médecine, la morgue. C’était pas drôle ce temps-là. Un jour le Marcel il montait une femme. Elle venait d’être opérée… Ils étaient dans les escaliers… C’était des en… comment que t’appelles ça ? Des comme une vis quoi. Celui du dessus il levait le brancard pis celui du dessous il le baissait. La femme elle était pour ainsi dire debout quoi. Attachée avec des sangles. Y’avait une plaque en bas sous ses pieds pour qu’elle glisse pas. Mais elle était forte celle-ci. Elle a cassé la plaque. Elle s’est retrouvée sur le Marcel, ils ont descendu l’escalier jusqu’en bas. On en voit de drôles, hein. Mais faut pas rire parce que la femme elle avait des côtés cassées. Il fallait la ramener dans la salle des opérations. Le Marcel il a pas pu. Il avait des vertèbres, eh ben elles étaient plus là où elles auraient dû être…

    Elle tend l’oreille.

GERMAINE. Y’a quelqu’un qui vient…

    Bernard fait signe aux autres que ça n’est pas vrai mais qu’il vaut mieux ne pas la contrarier.

GEORGES. On est mieux maintenant.

MARIE-LOUISE. Surtout depuis quand ?

    Georges la regarde.

MARIE-LOUISE. Depuis qu’on est mariés.

GEORGES. Tu crois ?

GERMAINE. J’aimais pas avant. Y’avait des revenants avant. Maintenant non. C’est plus des revenants qui viennent. Avant si. Derrière la porte. Y’en avait une, son neveu, il venait derrière la porte. J’avais mis une veilleuse, je l’ai vu. Je l’ai dit. Ils m’ont changée de service parce que je l’avais reconnu… Ca leur a pas plu parce que c’était le neveu de la Directrice. Fallait pas. Je les reconnais, moi. Je les vois de loin. A la laiterie où je travaillais avant, pareil. On allait chercher le lait un jour avec la patronne, il faisait nuit, tout à coup je vois une tête comme ça qui nous regarde. Je dis «Faites attention y’a quelqu’un !».
- Où donc elle me dit je vois rien.
Elle avançait.
- Faites attention ! Il est là.
Une drôle de tête. Un tueur ça, sûrement. Parce que quand le patron est rentré, je lui dis au patron « Y’ a quelqu’un. Il est là le bonhomme, derrière la porte. » Je le voyais moi derrière la porte
- Reculez vous au fond, il me dit.
Il ouvre la porte. « Je vois rien qu’il dit. »
- Ah vous voyez rien ? Qui c’est donc qui court au fond de la cour ?
C’était le voisin. Je les vois, moi.

MARGUERITE. On était six d’un côté, six de l’autre dans la chambre. Y’avait pas de box, pas de rideau. On n’avait pas la télé. Je préfère maintenant c’est plus gai parce que c’était vieux. C’est tout défait maintenant mais pas nous. Je suis toute seule, je suis bien pis comme ça, pis je fais des choses que des fois j’aurais pas cru ça possible à mon âge.


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