Le décor est censé être celui de la scène III de l’acte I de Richard III, de Shakespeare. Un panneau indique : « Londres. Un appartement dans le palais. » On entend des
bruits en coulisses. Des pas, des chuchotements, des courses, qui révèlent un grand affolement. On distingue une forme : P. il regarde les spectateurs.
Vous êtes encore là ? C’est fini le spectacle… la pièce… Richard III… C’est fini… Vous l’avez vu tout à l’heure, Richard qui sortait en disant « En attendant que j’achète un miroir,
resplendis, beau soleil, que je puisse voir mon ombre en marchant ». Vous l’avez vu glisser sur la flaque de larmes de Lady Anne, perdre l’équilibre, arriver en coulisses, poitrine en avant… Vous
n’avez peut-être pas vu Buckingham, en coulisses, dos à la scène, qui se faisait retoucher le costume par des habilleuses... Il en avait la pointe de l'épée levée à force d’appuyer sur le pommeau
en jouant au chatouillé. Le cœur de Richard est arrivé sur la pointe de l’épée, l'épée l’a traversé d’un coup d’un seul, elle est sortie dans le dos. Ils auraient quand même pu vous
prévenir que c'était fini. C’est pas mon boulot. Bon, ça les regarde... Moi... Direction Delhi... Didi...
Il veut sortir. On entend un « ppsssiiittt » Il regarde en l'air. Un projecteur l'éclaire violemment. Il pousse un cri. Le projecteur s'éteint. Ricanements.
Je ne voulais pas déranger. Je ne fais que passer... Tout à l'heure, pendant le spectacle, j'étais dans le pied bot du comédien qui jouait Richard III. La plante du pied s'est ouverte quand
il est mort... je suis sorti… Je ne voulais pas déranger mais...
Il indique le haut…
Trente ans tranquille dans mon pied bot. A la seconde où je sors, repéré, une fois de plus. Encagé, une fois de plus. Moi, Richard III, Duc de Gloucester, envoyé dans le monde des vivants,
difforme, inachevé, à moitié fini, tellement contrefait que les chiens aboient sur mon passage, moi qui ai vu blêmir...
Il est violemment éclairé par le même projecteur. Il s'arrête, se demande ce qui lui arrive
Désolé... Trente ans que j'entends le texte de Richard III presque tous les soirs, je suis complètement shakespearisé... Il n'a jamais joué autre chose. Il a essayé au début. Quand je suis
arrivé dans son pied, il passait des auditions pour le rôle de Roméo. Dans la salle, j'entendais : « Vous voulez jouer Roméo ? Pourquoi pas Juliette ? Vous avez essayé Richard III ? » Il a essayé
Richard III. Et là… Le succès… « Son pied retors, avait écrit un critique, engendre une distorsion physique qui inspire l’altération mentale de Richard III. Toute l’âme du personnage naît dans le
baiser vampirique de ce pied génial aux forces sataniques des souterrains shakespeariens. Je n’ai jamais vu un pied aussi divinement mauvais. » Qu’il avait écrit le critique. J’attirais un monde
fou. Un jour, j’ai été repéré par un célèbre metteur en scène étranger : mon comédien a été embauché. On a joué dans toutes les langues possibles et imaginables. Sauf une. Je voulais qu'il joue
en hindi, moi, pour aller retrouver Didi à Delhi. Il n'a pas compris, ou a fait semblant de... il a joué en Inuit. J’ai refusé. Pas de Didi, pas d’inuit. Ca a été le début de la fin pour lui. Il
avait l’air malin quand il marchait sur les mains dans son costume de phoque : privé de mes appuis, il avait perdu son âme. Il jouait comme un pied. Il est rentré en France et fait les petites
salles... Ca ne pouvait plus durer...
On entend deux comédiennes en coulisses, qui se demandent où sont passés leurs costumes...
Chhhuuuuutttttttt... Ca devait être à elles... Désolé... dès que je suis sorti de son pied j'ai repris forme humaine... enfin j'ai essayé... Et je suis toujours nu dans un pied... Pas
eu le temps de choisir, j'ai pris le premier costume que je trouvais... Et puis je me suis dit que je passerais peut-être plus facilement inaperçu... Raté. Ils se réunissent en ce moment. Ils
décident de mon prochain pied. Ensuite, leur facteur va descendre et m’emboîter...
On entend un psssiiittttt Il regarde en haut.
Dans un de ces pieds-là ?
Il regarde le public.
Pour le remboursement, c’est à la caisse…
Il constate que personne ne sort (normalement).
Bon. Je vous préviens : quand j’entre dans un pied… que je deviens lui… ça peut faire très mal… Je peux coûter très cher en podologue... Mieux vaut vous faire rembourser avant la
catastrophe. Y’en a un ou une parmi vous qui bientôt va s’étonner de marcher en canard. Tout en tricotant des genoux. Et ça n’est pas le pire. Le pire, c’est quand je pars retrouver Didi à
Delhi que j’oblige le reste à me suivre. Alors que le reste, vous peut-être, Monsieur, ou vous, Madame, se trouve très bien ici… Pour trouver la caisse, il faut prendre la sortie... Vous ne me
croyez pas ? Bon. J'explique...
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