"Les ailes des seuls" a été écrit à partir d’une quinzaine d’interviews réalisées auprès de patients du centre de jour Bachelard de l’hôpital psychiatrique de
Dijon, ainsi qu’à partir d’une collecte de textes.
Personnages : H et F.
Les didascalies sont celles de la mise en scène qui en a été faite en 2001. Elles sont laissées uniquement à titre de possibilité, n’ont aucun caractère d’obligation.
H et F arrivent devant le rideau rouge et s’adressent au public.
F. Moi je suis moi je joue une pièce de théâtre, si eux y se disent Tiens on sait pas quoi faire ce soir on va aller voir les fous sur scène c’est leur droit mais moi je suis une actrice.
H. J’aimerais bien qu’on me dise rien après la représentation, mais qu’ils cherchent à me connaître quoi, qu’ils me disent Tiens on vous connaissait pas…
Ils se retournent. Le rideau s’ouvre. Ils vont lentement en fond de scène. H tend une craie blanche à F. Elle la casse. Ils tracent sur le sol leur aire de jeu, soit un
rectangle de 6 mètres sur 4 environ, et des cercles. Ils se placent dans deux cercles.
F. On m’a dit tu veux faire du théâtre ?
- Ouh la la, moi faire du théâtre avec le ciboulot que j’ai ? Bon on va essayer.
V’la t’y pas qu’on nous dit : on va faire une représentation.
- Ouh la la…
Elle change de cercle.
H. On leur fait peur. C’est à nous de les bouger. Faut pas attendre que les autres s’ouvrent, si nous on est fermés. Si un acteur commence à critiquer le regard des autres le
regard des gens qui viennent le voir y fait plus acteur. Si y veut que les gens l’adulent à ce compte là il essaie d’être autre chose. Le regard critique enrichit l’acteur.
Il change de cercle.
F. On a fait une représentation. Les enfants y z’ont aimé. On a continué à monter une pièce, pour adultes. Pis on a fait des déplacements à Rouen… A Orléans… On joue souvent… Le pied le pied… Les
médicaments plus les déplacements plus le spectacle…
Elle change de cercle.
H. Moi je voulais être régisseur parce que comme ça je jouais pas parce que vis à vis des autres des fois j’aimerais bien parler avec eux mais j’ose pas c’est un malentendu permanent et puis j’ai
remplacé quelqu’un et y partaient en tournée et l’autre était pas revenu et Alain qui me disait on peut pas jouer sans toi… Maintenant c’est comme une drogue je peux plus m’en passer.
F. Pis alors il a une façon de jouer quand il est après sa chaise, qu’il la remonte, que personne dans la troupe… que personne pourrait faire. Il a une façon de… Une lenteur… ça n’appartient qu’à
lui. Une de ces façons de jouer particulière… C’est lui.
H. Il paraît que j’ai changé. J’ai vu des autres. Je leur ai parlé. J’étais très très timide. Je le suis toujours. Mais moins qu’il y a quatorze ans. Pis Alain pis Christine y’a pas plus sympa.
Retrouver ses partenaires et puis de jouer avec eux et puis c’est toute la magie du théâtre c’est vraiment magique. Cette chaise elle est marron, moi si j’ai envie de dire elle est bleue, elle
est bleue, alors qu’elle est marron. En théâtre je peux le dire. Je peux pas l’écrire. Je me dévoilerais trop si je l’écrivais.
Elle rejoint H dans son cercle
F. C’est lui. Et puis même ces temps-ci il s’est encore amélioré. Je lui dis un truc, il me dit ta gueule. Venant de lui c’est comme s’il m’offrait des fleurs. Avant il disait pas un mot
maintenant il hésite pas à me dire ta gueule. C’est beau.
Ils rient
H. Le théâtre c’est pouuuuuu, c’est l’explose.
F. Le premier spectacle…
H. « Nouvelles Scènes », à l’Athénéum.
F. On nous avait choisi pour faire partie du festival « Nouvelles Scènes » à l’Athénéum, donc c’est une pièce qu’on a joué souvent et qui a atteint un très très grand succès. On a beaucoup parlé
de nous à l’époque.
H. Si on m’enlevait le théâtre, j’essaierais ailleurs. Exprimer qu’on est là. Qu’on existe…
F. Qu’on fait quelque chose pour les autres...
H. Essayer de les faire un petit peu rigoler...
F. La trouille que je peux avoir quand on joue. A m’en créer des laryngites. Je me demande comment ils font les acteurs. Ca vous fait un point là quand vous avez peur ?
H. Pour l’instant on essaie de préparer un… un truc sur… qu’est-ce que c’est donc ?
F. On prépare un spectacle sur les peurs.
H. Mais on fait pas de… on fait pas tellement de… enfin j’en sais rien. C’est difficile à expliquer. Alain déjà je comprends pas toujours ce qu’il veut dire… J’essaie de faire comme les autres
mais faut jouer deux soirs de suite c’est vachement dur ça, pis reprendre un spectacle, c’est dur ça, Dans le théâtre c’est que du copinage quoi alors moi j’ai rien. Je demande pas à avoir
un grand rôle mais un minimum quand même. J’ai fait pas mal de belles choses et pis j’ai pas eu trop de résultats…
F. C’est sur les peurs…
H. On a des valises ?
F. Oui.
H. On a mis des trucs dedans. Pis c’est le commencement d’une pièce avec la musique qui compte beaucoup.
F. Moi j’ai mis une boîte rouge dans la valise. C’est ma grand-mère qui me l’avait donnée. Il y a une fille qui écrit très bien. Sylvie. Heureusement qu’on l’a parce que là on est tous avec des
textes.
H. Pour commencer, on improvise. On commence par une phrase…
F. J’ai dit Je suis triste, les gens ne sourient plus je suis triste. Après je parle à moi même. Je me dis T’es contente avec tes conneries ? Les gens autour de moi disent Qu’est-ce qu’elle nous
enquiquine celle là avec ses utopies toutes les personnes partent, parce que y’a moi qui dit Les gens ne sourient plus et puis y’a mon autre moi qui dit Regarde t’es contente tu vas pouvoir leur
sourire maintenant tout le monde est parti. Après ma partie de moi elle ne répond plus à l’autre partie, ça reste sur deux phrases.
H. Après on reprend on rajoute pis après ça devient une pièce. On commence par un petit dé. Un autre à côté. Pis après y’a plein de legos qui viennent autour pis ça fait tout un tout pis ça fait
une belle pièce.
F. C’est sur les peurs. Les peurs ça me pose problème. On les met dans les valises, on ouvre les valises on les sort des valises, on les remet dans les valises. La semaine d’après on les met dans
les valises, on ouvre les valises on les sort des valises, on les remet dans les valises. La semaine d’après on les met dans les valises, on ouvre les valises on les sort des valises, on les
remet dans les valises. La semaine d’après on les met dans les valises, on ouvre les valises on les sort des valises, on les remet dans les valises. Des fois ça vire à l’obsession là-haut.
H. On ouvre les valises et on dit j’ai peur.
F. Le théâtre ça m’a beaucoup aidée mais ensuite on m’a changé de traitement. Avant j’étais bien sur scène. Maintenant, je ne suis pas bien sur scène. Mon organisme a développé une résistance
interne aux médicaments. J’ai l’air affalée comme ça mais je suis hyper tendue.
H. Mais vouloir ouvrir la valise c’est un peu dégueulasse parce que les peurs je vais les partager avec des gens qu’en veulent pas. C’est soi que ça regarde c’est pas les autres.
F. Y’en a tellement.
H. Dans la valise y’a toutes les peurs.
F. La valise…
Il sort.
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