Piano. Le condamné est seul, dans un manteau gris qui a la couleur du mur de sa cellule
LE CONDAMNE. Poulain qui a assassiné sa femme. Martin qui a tué son père. Castaing qui a empoisonné son ami. Dautun qui a coupé son frère en quartiers et qui s’en allait dans la nuit de Paris et
jetait la tête dans une fontaine et le tronc dans un égout. Papavoine qui tuait les enfants à coups de couteaux sur la tête, condamnés à mort. Une lueur rousse remplit mes yeux et mon cachot est
plein de ces hommes qui se sont succédé ici avant moi et m’ont laissé la place chaude et leurs noms sur les murs et ces hommes portent leur tête dans leur main gauche. Ils la portent par la
bouche parce qu’ils n’ont pas de chevelure et tous me montrent le poing excepté le parricide.
Le président apparaît au dessus du mur, avec deux juges. Ils portent des masques. Le président manipule les têtes des deux juges.
LE PRESIDENT. Messieurs, les jurés ayant délibéré…
LE CONDAMNE. La salle des assises. Le fer à cheval des juges. Les trois bancs de témoins. Les deux gendarmes au bout de mon banc. Les robes noires agitées. Les têtes de la foule qui fourmillent
dans l’ombre. Le regard de douze jurés qui ont veillé pendant que je dormais.
LE PRESIDENT. Attendu qu’en droit, le crime de meurtre est…
LE CONDAMNE. Trois jours que mon procès a commencé.
LE PRESIDENT. Attendu que dans les faits, l’accusé s’est rendu coupable…
LE CONDAMNE. Trois jours que mon nom rallie chaque matin une nuée de spectateurs. Une rumeur d’armes et de voix à mon apparition. Les sièges déplacés bruyamment. Pendant que je traverse la longue
salle entre deux masses de peuple murées de soldats, il me semble que je suis le centre auquel se rattachent les fils qui font bouger toutes ces faces béantes et penchées.
LE PRESIDENT. Silence !
LE CONDAMNE. Je suis à ma place. Je peux entendre ma sentence. Les fenêtres sont ouvertes. L’air et le bruit de la ville arrivent librement du dehors. La salle est claire comme pour une noce. Les
juges ont l’air satisfait, probablement de la joie d’avoir bientôt fini. Le visage du Président, doucement éclairé par le reflet d’une vitre, a quelque chose de calme et de bon. Un jeune
assesseur cause presque gaiement en chiffonnant son rabat avec une jolie dame en chapeau rose placée par faveur derrière lui. Seuls les jurés sont blêmes et abattus d’avoir veillé toute la nuit.
Quelques-uns baillent. Rien dans leur contenance n’annonce des hommes qui viennent de porter une sentence de mort. Je ne devine sur les figures de ces bons bourgeois qu’une grande envie de
dormir. Comment une idée aussi sinistre pourrait-elle naître parmi tant de gracieuses sensations ? Mon avocat se penche vers moi et me sourit. Inondé d’air et de soleil, il m’est impossible de
penser à autre chose que la liberté. L’espérance rayonne en moi. J’attends ma sentence comme on attend la délivrance et la vie. A-t-on jamais prononcé sentence de mort autrement qu’à minuit, aux
flambeaux, dans une salle sombre et noire, par une froide nuit de pluie ? Mais au mois d’août ? A huit heures du matin ? Un si beau jour ? Impossible !
LE PRESIDENT. J’applique la mort parce que c’est la loi…
LE CONDAMNE. « condamné à mort » crie la foule. On m’emmène. Tout ce peuple se rue sur mes pas avec le fracas d’un édifice qu’on démolit. Je marche, ivre et stupéfait. La clarté de la salle a la
couleur du linceul. Les gens qui se pressent sur mon passage sont des fantômes. Je distingue deux jeunes filles qui me suivent avec des yeux avides.
-Bon dit la plus jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines.
Le juge disparaît. Le condamné reste seul.
LE CONDAMNE. Six semaines entre la sentence et l’exécution. Trois jours de délai après l’arrêt prononcé pour le pourvoi en cassation. Huit jours ou plus d’oubli au parquet des Assises. Une
semaine et demie. Les pièces sont transférées chez le ministre. Quinze jours d’attente. Trois semaines et demie. Le ministre qui ne sait même pas que les pièces existent est cependant supposé les
transmettre après examen à la cour de cassation. Là, classement. Numérotage. Enregistrement. C’est que la guillotine est encombrée et chacun ne doit passer qu’à son tour. Quinze jours de plus
pour s’assurer qu’il ne vous soit pas fait de passe droit. Cinq semaines et demie. La cour s’assemble, rejette tous les pourvois en masse, renvoie le tout au ministre qui renvoie au procureur
général qui renvoie au bourreau. Trois jours. Le quatrième, le substitut se dit en nouant sa cravate « Il faut bien que cette affaire finisse ». S’il n’a pas quelque déjeuner qui l’en empêche, il
minute l’ordre d’exécution, le rédige et l’expédie. Six semaines… Le lendemain, dès l’aube, on entend clouer une charpente sur la place et hurler aux carrefours des crieurs enroués. Six semaines…
Et voilà plus de cinq semaines que je suis ici… Moi qui avais demandé ce papier, cette encre, ces plumes… J’ai le moyen d’écrire et je ne le fais pas. Je passe mes journées à regarder la marche
lente du carré blanchâtre que le judas de la porte découpe sur le mur, envahi par l’idée de crime, de châtiment, de meurtre et de mort. Cerveau flétri et vide. Alors qu’il y a en moi une
tempête. Une lutte. Une tragédie. Cette idée fixe qui me possède se présente à moi à chaque heure, chaque instant sous une nouvelle forme. Je pourrais écrire tout ce que j’éprouve de violent et
d’inconnu. La matière est riche. Dans le peu de temps qu’il me reste, il y aura encore tellement d’angoisses. Assez pour user cette plume et tarir cet encrier. Le seul moyen d’en moins souffrir,
c’est de les observer. Les fixer sur le papier. Ce journal, minute par minute, mené jusqu’au moment où il me sera physiquement impossible de continuer cette histoire, ne portera-t-il pas un grand
enseignement ? Si l’autopsie intellectuelle d’un condamné pouvait être une leçon pour ceux qui condamnent…. Publiées un jour, ces feuilles les arrêteraient quelques moments sur des souffrances de
l’esprit qu’ils ne soupçonnent pas. Peut-être leur rendrait-elle la main moins légère quand il s’agirait de jeter la tête d’un homme. Peut-être n’ont-ils jamais réfléchi à cette lente succession
de tortures que renferme la formule expéditive d’un arrêt de mort ? Se sont-ils jamais arrêtés à cette idée que dans la tête qu’ils retranchent il y a une intelligence ? Ils sont triomphants de
pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps mais qu’est-ce que la douleur physique auprès de la douleur morale ? Ils ne voient que la chute d’un couteau triangulaire et pensent que pour le
condamné il n’a rien ni avant après. Que mes feuilles les détrompent ! « Condamné à mort ! A mort ! A mort ! A mort !»
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