Le Zanskar ? C'est quoi ? Quand ? Qui ? Si peu. Une tête de petite aiguille à la surface d'une grande mappemonde. Une aiguille pas trop bien enfoncée. Une petite tête là-haut, cachée entre deux
bras d'Himalaya. Une petite tête si longtemps roulée compressée comprimée dans les intestins de la tectonique qu'elle a émergé ridée usée. Pourquoi le Zankar ? Parce que d'autres y sont passés, qui ont conté la lutte des petits habitants de la petite tête. Qui nous ont donné envie d'aller y voir. D'aller
voir comment des hommes vivaient là-haut, huit mois par an coupés du monde sous la grande nappe blanche. Depuis Delhi, sept cents kilomètres et quatorze heures de 4*4 jusqu'à Manali. Quatorze millions d'indiens entrevus, quatorze mille coups de
klaxons. On reconnaît le vrai chauffeur à deux signes : il sait klaxonner et n'a pas de rétroviseurs. Avec des rétroviseurs, la voiture est trop large pour passer à quatre-vingt-dix kilomètres
heures sur une route pleine de nids d'autruches entre le bus doublé et le bus croisé. La route s'élève. Des épaves ornent des virages. Le soleil se couche et le 4*4 double. Dans une épingle à cheveux, il évite de peu un tracteur
qu'un rocher, lâché par un flanc fatigué, a planté sur la route par l'avant. Ce qui fut véhicule ressemble à un scarabée qui aurait pris un coup de marteau sur la tête. De l'homme qui le
conduisait, il ne reste qu'une flaque rouge sur la chaussée. Des singes assis au bord de la route regardent passer les hommes mécanisés. Beaucoup pointent un index sur leur tempe. La nuit tombe,
le 4*4 double. A l'arrière, le deuxième chauffeur ne demande plus à son collègue de s'arrêter. Il ouvre la porte et vomit sur la route. Chacun a épuisé son stock de prières religieuses ou
païennes. Ne reste plus qu'à fermer les yeux pour ignorer d'autres tracteurs et sourire pour faire le malin. Le 4*4 s'arrête. Qu'est-ce que... Rien. Nous sommes arrivés. Il ne s'est rien passé
finalement... La réalité a rappelé aux occidentaux l'inanité de leurs frayeurs. Petite nuit à Manali. Nous repartons. Un autre 4*4. Un 4*4 des montagnes. Un qui a l'habitude de composer avec les éléments. La route du col,
coupée, lui donne raison. Les eaux de la montagne ont emporté le travail de l'homme. « C'est moi qui décide », dit la montagne aux bipèdes qui transportent des sacs d'un camion à un autre. Nous
faisons comme eux. Il faut décharger, passer le pan de route emporté, charger de l'autre côté. Un autre 4*4. ce chauffeur-là double peu. Il s'arrête en revanche. Il connaît toute la région. Il
s'arrête, demande des nouvelles du père, de la mère, du reste de la famille jusqu'aux cousins très éloignés. De la route aussi, des récoltes, d'hier et de demain d'avant hier et d'après demain.
Nous passons un premier col à cinq mille mètres. Il faut slalomer entre les trous. Nous gagnons comme il se doit le Zanskar, pays sans route : lentement. Le soir, nous sommes à Darsha, à trois mille cinq cents mètres d'altitude. Les montagnes, derrière nous, cachent les premiers paliers du
sanctuaire. Les seuls 4*4 autorisés à y entrer sont les chevaux, les mulets, les yaks, les croyants agenouillés par la prière et les marcheurs agenouillés par la fatigue. Ce qui frappe le marcheur au fil de son avancée, c'est la violence des luttes minérales. Tout flanc de montagne nous raconte l'éternel combat. Un
combat tellement plus sauvage et acharné que ceux de toutes les épopées écrites par les hommes. Un combat de la pierre contre la pierre. De la pierre qui a mis la pierre en couche avant de la
soulever. Qui a rangé des falaises comme on rangerait verticalement des draps dans une armoire. Ca gronde, ça sourd, ça grince, ça pousse, ça presse, ça mord. Ca tend. Et puis ça explose et
puis ça tombe. Et puis ça recommence. Et ça fait mal. Alors ça pleure de partout, en sources réjouissantes. Tel l'artiste, la montagne a sublimé sa souffrance. Il ne pleut pas au Zanskar, ou si
peu. Il ne pleut pas mais ça pleure. Et l'homme qui vit là ne le dit pas mais il le sait. Il sait qu'il boit la souffrance de la montagne, qu'il s'abreuve de ses larmes. Et l'homme qui vit là
sait la puissance des luttes que se livrent les pierres. Et l'homme qui vit là ne fait pas le malin. D'ailleurs, pourquoi l'homme qui vit là vit-il là ? La traversée a duré trois semaines, depuis
Darsha jusqu'à Lamayuru. Trois semaines de marche. Trois semaines à humer de près le petit homme et la montagne immense. Trois semaines à se demander « Pourquoi ? » Pourquoi des hommes et des
femmes dont l'espérance de vie est d'une cinquantaine d'années vivent-ils là, bloqués huit mois par an par la neige ? Pourquoi vivent-ils sur cette montagne qui les autorise à aller quatre mois
par an pendant cinquante ans, soit pendant seize ans et demi avant de mourir ? Qui leur a demandé de pousser ici ? D'exploiter chaque centimètre de pauvre terre née au fond des vallées de
l'entêtement végétal agrippé à la fatigue minérale ? Qui leur a demandé d'enterrer leurs maisons au point d'en faire des excroissances de montagne ? De faire de leur sous-sol leur unique pièce
d'hiver, quand les bêtes sont entassées au rez-de-chaussée ? Un sous-sol chauffé par les excréments de leurs animaux, ramassés comme pépites, mêlés à la paille et séchés sur les
toits... Une légende raconte que le Créateur, après avoir créé l'homme le septième jour, fit le bilan. Il trouva l'ensemble trop sérieusement agencé et
décida de s'offrir une cour de récréation. Toutes les fantaisies qu'il avait dû réprimer... Au Zanskar ! C'était si haut que les hommes n'y monteraient jamais, il pourrait s'y amuser en paix. Il
ne savait pas le Créateur, que l'homme inventerait le bouddhisme. Que des hommes auraient besoin de fuir loin très loin les autres hommes pour trouver le chemin de l'éveil. Et qu'ils
découvriraient son repère... L'homme rattrapa le Créateur en s'éveillant mais le Créateur décida que l'homme devait partir. Il mit la montagne en mouvement. C'était sans compter sur le besoin de
compassion bouddhiste. L'empathie fut trop forte. Les méditatifs restèrent pour dérider la montagne. La légende raconte aussi qu'ils n'y sont pas encore parvenus. Et c'est parce qu'ils n'y sont
pas encore parvenus, c'est parce qu'ils savent la puissance de ses colères, qu'ils se font si petits sur ses flancs. Si petits, humbles et invisibles. Et qu'ils font leurs animaux même à cette
image. Les chèvres zanskaries adultes se blottissent dans les bras des enfants zanskaris et les chevaux et mulets rapetissent. J'ai trouvé au fil des jours une autre explication, d'un scientisme très personnel, mais qui a le mérite de ne pas contredire la légende. Trois
semaines de Zanskar extraient si naturellement le marcheur de sa rationalité occidentale pour l'immerger dans l'univers des esprits qu'il prend vite la légende pour réalité... Il s'y baigne avec
une telle dolence qu'il craint le retour à la réalité. Cette explication scientifique qui ne repose que sur ma subjectivité assumée, je l'ai trouvée au dessus de quatre mille mètres, là où
meurent les poulets par manque d'oxygène. Je l'ai trouvée en me faisant poulet quand chaque pas devenait quête d'oxygène. Quand chaque nuit devenait suffocation. Quand le mal de tête, la perte
d'appétit et les regards des autres me conseillaient de redescendre. Je constatais que j'étais le plus grand du groupe. Que mon grand corps avide de plus d'oxygène que les autres manquait de
globules pour fournir tous les muscles. Exit, le grand ! Va voir plus bas ou fais-toi plus bas ! L'oxygène du Zanskar est précieux. Le Zanskar n'a pas les moyens de nourrir les grands. N'y
demeurent que les petits qui engendrent des petits, humbles et économes. Ma théorie pseudo-darwinienne peut épouser la légende.
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