Des pas. Ce serait ? ce sont... Les fidèles... Ponctuels comme des fleurs de printemps. L'an passé je les avais vus avant de les entendre. Cette année je les
entends avant de les voir. Ah ! Voilà les premiers... regard fixé sur l'horizon. Les yeux ne se lèvent que sur les sommets. Ils ne résument toujours la montagne qu'à une série d'obstacles entre
deux extrémités. Lorsqu'ils s'arrêtent, ils regardent loin. Le plus loin possible. Plus haut, plus loin. Ils ne me voient pas. Ils vont. Moi je voyais parce que j'allais. Ils ne voient pas parce
qu'ils vont. Ils ne m'entendent pas. Ils vont et grimpent sur nos sommets parce qu'ils sont plus hauts que les leurs. Et ils ignorent. S'ils entendaient ils ne pourraient pas répondre, ils sont
trop essoufflés. les montagnes les essoufflent. Ils veulent vaincre les montagnes qui les essoufflent. Là-haut, épuisés, ils diront "J'ai vaincu la montagne." La montagne qui n'était pas leur
ennemie ne sera pas essoufflée.
J'aimerais partir avec eux comme l'an passé. Je me cacherais dans une de leurs maisons dorsales et ne serais pas plus essoufflée que la montagne. S'essouffler, c'est offrir son coeur aux vents.
Quand je m'essouffle, je m'assieds et je m'attends. Le corps prend peur quand le coeur s'emporte. Et la chair ignore le froid quand la peau s'en couche. J'ai eu des couches. Jedne grimpais pas
quand j'avais des couches. Après non plus d'ailleurs. Je n'ai jamais grimpé. J'ai grimpé. Ravi. Ils disent que c'est beau. Que c'est plus que beau. Que c'est merveilleux, prodigieux, que les mots
n'existent pas pour décrire ce qu'ils voient. Mais que voient-ils ? De la peau. Ils vénèrent notre peau et ignorent notre âme.
J'ai vu arriver de loin ceux de l'an passé. Assise sur un rocher du côte de Phorste, je humais l'odeur de la pierre pour tenter de savoir d'où elle venait et pourquoi elle avait choisi de
s'arrêter là. Leurs objectifs m'agaçaient. Je savais que l'agacement était une maladie qui entravait la libre circulation des énergies. J'avais décidé d'agir. Je voletai au dessus de leur groupe
pour choisir mon élu. Mon élève aussi, mon involontaire élève. J'en voulais un qu'ils pensaient fort. Un sûr de lui. Un écouté. Celui auquel on demande, quand il rentre, de raconter son voyage.
Et qui répondrait, après que je me sois occupée de lui, en empruntant mes phrases. Je ne doutais pas que ceujx qui entendent décèleraient le changement. Ils sauraient que nos montagnes cachent
des secrets plus profonds que ses crevasses épidermiques. La colonne prenait le sentier qui mène aux lacs de Gokyo, puis au camp de base de Sagarmatha. Sagarmatha signifie "dont la tête touche le
ciel." alors pourquoi ceux qui viennent ici avec leurs maisons dorsales le nomment-ils Everest ? Pourquoi, puisque sa tête touche le ciel ? J'ai repéré dans le groupe un aveugle
malentendant qui semblait plus aveugle et sourd que le sautres et marchait plus vite que tous. Ses pas ne suivaient pas ses pas. Ses bras n'écoutaient pas ses jambes. Ses poumons ne savaient pas
pourquoi ils inspiraient l'air. Il parlait plus fort que les autres. je me suis posé sur la tête d'un sherpa dont les pieds venaient de la montagne et retournaient à la montagne, dont les épaules
respiraient ensemble pour tenir plus haute et moins lourde la charge. Cachée dans ses cheveux, je l'entendais lire sur les pierres du sentier le dénivelé à venir pour régler au mieux les
battements de son coeur. Il allait comme le fils des hauteurs, fort de sa lenteur, droit et méthodique, simple imperturbable, et j'aurais pu m'endormir sur son crâne. Mais j'avais une mission.
Mon handicapé fixait les crêtes. Il se retournait vers le groupe comme pour lui reprocher de ne pas avancer assez vite. Il repartait en arrachant son poids à la pesanteur. j'allais sur mon crâne
sans bouger, pacha doucement dodeliné...
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