Enfin, seul... J’ai enfin fermé la porte, enfin tourné le verrou. J’ai jeté les clés dehors, le plus loin possible. J’ai fermé les volets, j’ai tiré les rideaux,
j’ai cassé les ampoules. Silence et ténèbres. Enfin... Ténèbres. Silence si seulement mais le silence dépend des autres et les autres... Pas même l’ombre de mes trop grands bras dégingandés posés
sur les accoudoirs du vieux fauteuil enfoncé. J’écoute la pendule qui bat comme un coeur Parfois je m’approche d’elle. Elle bat plus vite quand j’approche. Alors je m’éloigne, je veux qu’elle
reste à l’heure. Pourquoi ? Pour croire encore en quelque chose ? Le fond de ma faiblesse est décidément insondable. Mon ultime résolution vacille. Pourtant, j’ai fait le colis. J’y ai mis tous
mes habits. Je veux dire mes deux chemises, mes trois boîtes de conserve, ma bouteille de vin et mon stock de bière. J’ai tout envoyé aux pauvres. Pour qu’ils continuent à changer de peau chaque
année et à vivre comme des bêtes. Et maintenant... j’attends. J’attends mais j’entends encore. Trop. Des cris de joie, de haine. Font que ça. Ils s’aiment, ils se haïssent, ils se raiment, ils se
rhaïssent. Font que ça, du bruit. Quand je m’engueule, moi, je le garde pour moi. Personne n’entend. Ca se passe ici. Chez moi, là-haut. Mais eux... Du bruit, du bruit, du bruit. J’ai fini
d’arracher le papier, le bleu à fleurs jaunes. Les murs sont blancs à présent. Partout où je regarde c’est blanc. Enfin noir dans les ténèbres mais dessous... blanc dessous et je préfère. Noir ou
blanc pourvu qu’il n’y ait rien à regarder... Comme ça je sais où poser mes yeux. Je demeure assis. Bien. Je ne bougerai plus. Avant je bougeais. Tous les jours. J’allais. J’avais pas envie mais
j’allais. Tout le monde allait. Quelque part. Alors moi j’allais aussi, comme eux, quelque part. Ils parlaient, ils riaient, se tapaient sur le ventre... Moi je... Ca ne me faisait pas rire. Ils
ne comprenaient pas. “Ca te fait pas rire ?” ils demandaient. “Pourquoi tu ris pas?” Pourquoi, je sais pas moi, parce qu’on était pas faits de la même chair sûrement mais comment leur expliquer
et puis à quoi bon leur expliquer ? J’avais mieux à faire. A rentrer chez moi par exemple, à fermer la porte à clé, éteindre les lumières sans casser les ampoules à cette époque. Et m’enfouir nu
au fond de mon lit. Je rabattais les couvertures, j’ouvrais bien grande ma bouche et respirais à peine. Je pressais ma joue sur le drap, recroquevillé, en apnée. Je me rêvais Robinson dans sa
grotte. Diogène en son tonneau. Et je ne riais pas, non, je ne peux pas dire que je riais mais je souriais, ça oui, je souriais. Mon visage sculptait l’empreinte du sourire sur le drap. Et j’ose
dire, avec une certaine indécence n’est-ce pas, que j’éprouvais au réveil un aussi narcissique qu’indicible plaisir quand je posais ma joue sur ses traces. Quand je logeais mon sourire dans
l’empreinte du sourire de la veille. Mais le jour toujours venait me rappeler que là-bas riaient les autres en m’attendant. Les autres. Alors je devais me lever, sortir, aller. Je me levais,
sortais, allais. Là où se mêlaient leurs gloussements de femmes, leurs gloussements d’hommes, bref leurs obscènes détresses. Là où nulle ne me regardait, là où je n’osais regarder nulle. Là où
leurs yeux brillants dans les fards noirs me semblaient deux braises dans ma nuit de paille. Brûlantes. Brillantes. A des années-lumière. Toi l’épouvantail tu t’embraserais comme fétu de paille
sous les baisers de braise je pensais. Et comme comètes filaient les braises devant moi, entraînant à leur suite des queues de feu qui ne leur appartenaient pas. J’émettais des voeux, souhaitais
avoir un coeur granitique insensible même au battement des pendules et prenais des bains d’yeux pour qu’ils ne s’enflamment pas. Quand seul demeurait le sel sous l’eau trop chauffée par les
braises, je partais me calmer le long du canal. Les étoiles se miraient à sa surface, petites pépites liquides. J’errais doucement pour retarder la rencontre avec le but ultime de ma promenade :
Mon banc. Mon vieux banc de vieux chêne. Mon vieux chêne tranquille. Mon vieux banc paisible. Je posais délicatement mes gros doigts gourds sur les veines sèches du vieux bois mort. Puis je
serrais. De toutes les forces que j’étais encore capable de réunir, je serrais. Mes doigts blanchissaient, mon sang refluait. Nous nous soudions à froid sous le ciel gris ses veines sèches et mes
veines vides. Un ongle griffait le bois. Je le marquais. D’une belle blessure puisque c’était la mienne. Je savais que je pourrais revenir plus tard et m’allonger sous le banc. Elle serait là ma
blessure, immuable cicatrice. Je pourrais l’admirer ma blessure, la toucher, la respirer. Je pourrais m’asseoir comme ce soir, enfoncer mon ongle dans ma blessure, l’élargir et la creuser. Et les
étoiles ne riraient pas. Et les comètes cacheraient leurs queues. Le froid imprégnait méticuleusement mes vêtements. J’étudiais méthodiquement les effets de sa longue, sournoise, insidieuse
progression. Il convergeait de toutes parts vers mon ventre. Gravissait lentement l’échelle de ma colonne pour engourdir mon crâne et paralyser mes membres. Il me collait au banc, il devait me
comprendre pour me coller ainsi au banc. J’aimais que la douleur m’arrache deux larmes, pas plus, quand elles traçaient deux rus qui gelaient sur ma peau et reflétaient les étoiles comme la
surface du canal. Parce que je me consolais de ma solitude à l’époque, la jeunesse baigne décidément dans une connerie qui défie le sens commun, en pensant que j’étais maudit, donc un peu poète.
Immobile, tel une statue ciselée par le givre, je songeais à ma grotte, à l’abri du vent. Je n’aimais pas le vent. Trop violent. J’aime bien le froid, ça oui, le froid colle. Mais le vent non, ça
décoiffe. Enfin maintenant... Puis venait le matin. Et le soleil. Saloperie de grosse boule ! Elle s’installait sans gêne, impudique, avec sa cour, ses rayons chantés et ses laudateurs à ses
pieds. Rien de plus con qu’une grosse boule de feu qui se prend pour le nombril de l’univers. Tout fondait, tout, le froid la nuit le givre les étoiles leurs reflets dansants mes larmes gelées,
tout. Que me laissait-elle ? Je pouvais bien pisser autour de mon banc, ça n’empêchait pas les sectateurs de la grosse boule de s’asseoir dessus pour tremper leurs fils dans l’eau, les
dégueulasses. Je les épiais de loin quand ils s’installaient sur Mon banc. Il portait mes blessures ce banc, nous nous étions soudés la nuit entière lui et moi. C’est à tout le monde ils
disaient. Mais quand j’approchais ils m’engueulaient. Je serrais ma pierre dans ma poche, j’avais toujours une pierre dans ma poche, une pierre bien tranchante. Mais elle restait au fond de ma
poche et ne blessait que moi quand je la serrais trop fort parce qu’ils riaient trop fort. Personne n’avait pissé autour de lui comme moi, personne ne l’avait lacéré de son ongle comme moi ce
banc. Je l’aimais, moi. Enfin disons... Non, pas de saloperies. Je rentrais dans ma grotte et j’attendais le soir. Eux, vautrés sur mon banc, vidaient mon canal de ses poissons, de ses ablettes
argentées qui frétillaient vainement au bout de l’hameçon, gorge ouverte et yeux fixes implorants démesurés tournés vers la grosse boule qui les brûlait déjà. Je n’ai jamais su si c’était
l’argent ou le sadisme qui incitait le pêcheur à pêcher mais j’ai toujours su que la grosse était complice. Elle a peur de l’argent. Même caché il fait de l’ombre à ses ors. Ce que je ne savais
pas en revanche, c’était quelles souillures le soir joncheraient les abords de mon banc. Combien d’ablettes manqueraient à l’appel de la lune. Combien de paires de fesses auraient déposé l’odeur
fétide de leur sueur grasse dans les veines de mon bois.
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