Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman
Je devais m'appeler Marie-Madeleine. Avant moi, tous les deux ans, une soeur, un frère, une soeur, un frère, une soeur, un frère. Eux : tous nés entre le premier et le dix avril. Père : le cinq avril. Moi le vingt. Et c'est pas tout. A la clinique, je refuse de téter Mère. Bref, Père m'appelle "la Dissonance" et m'envoie dans le pavillon de chasse au fond du parc loin du château avec une grosse nourrice à barbe rien que pour moi qui m'apprend l'ode à la joie et la confection du Tyrolerkletzenbrot. Je voyais ma famille tous les dimanches à la messe. Un jour Père me dit : finie la rigolade, maintenant école puis collège puis lycée tout ça en pensionnat chez les frères intrinsèques loin d'ici. Découverte de Jésus. "Identification avec" ont dit un jour les psychiatres. Amitié avec mon collègue Jésus, les autres l'appelaient la fouine parce qu'il portait des lunettes de fouine, à l'époque je me demandais si les fouines avaient des lunettes, en fait elles en ont mais ça n'en est pas je dis ça parce que j'en ai vu une un jour, bref, moi je l'appelais Jésus parce qu'il se prenait pour Jésus lui aussi, on invente le double Jésus, on est punis, lui un peu, moi beaucoup parce moi je suivais bien tous les préceptes à la lettre, et en particulier "Les derniers seront les premiers". Pendant les vacances, plus de Nourrice, on m'ouvre une chambre sous les toits à côté des domestiques, je découvre un ancien conduit de cheminée qui passe derrière le bureau de Père, j'entends des conversations bizarres, les prémonitions de Père. Incroyable. Il devinait l'avenir. Les morts. Il disait par exemple à mon oncle Gontran : "Méfie-toi, une dragée dans un buffet ça peut empêcher de digérer à tout jamais." Oncle Gontran... fini... "Dis donc, Guillaume..." Oncle Guillaume... Fini. Dis, Papa... Grand-Père, fini. Père devient codirecteur du groupe, puis député un jour, un peu grâce à moi d'ailleurs parce que, un jour... Non, je résume. Je reste bon dernier jusqu'au bac, on ne me le donne pas, je ne cherche pas à l'avoir, je retourne vivre au château, je rencontre une petite bonne et... je ne m'étendrai pas, je résume. Quoi que... Mais plus tard. Je vous en reparlerai plus tard. Quelques années passent, je me spécialise dans l'étude de Jésus et l'écoute de Père qui s'inquiète de la santé d'oncle Philibert, le codirecteur. Oncle Philibert, d'après un journal anti-père, se jette dans un ravin avec sa voiture, puis se donne trente-deux coups de marteau puis s'achève en se pendant, une grenade dégoupillée dans la bouche. J'aurais dû commencer à me méfier des journalistes ce jour-là parce que... Je résume... Quelques jours après le suicide de Philibert, lettre de mon collègue Jésus, à cette époque je ne savais pas encore qu'il était devenu juge d'instruction, retrouvailles, lui, content, content, il me fait un cadeau : un magnétophone, un bel outil d'ailleurs bien pratique très performant mais je ne me souviens plus de la marque. Je n'écoute plus Père, je l'enregistre. Je donne les cassettes à mon collègue Jésus, il admirait tellement Père il voulait tout savoir de lui. Un jour, Père a des ennuis avec la justice. J'apprends que le juge d'instruction, c'est collègue Jésus. Père découvre que je l'écoute, volée du siècle, hôpital psychiatrique, où on veut me faire avaler des dragées ! Je refuse de les prendre ! Douches froides ! Heureusement Collègue Jésus me fait sortir. Il me demande de lui rendre un service en échange. C'était un minimum. Il convoque un tas de journalistes, je leur raconte tout comme je viens de le faire, mais avec détails, dossiers, etc., pour montrer que je disais vrai et prouver l'innocence de Père. A chaque fois que je disais "Père est innocent", rires. "C'est la vérité !" Rires. Je vais vous le prouver ! Rires. Mon collègue Jésus m'encourageait. Caché en coulisses, il me montrait des pancartes, et sur chacune, le titre d'un événement que je devais raconter. Comme ça je n'oubliais rien. A la fin je dis "Voilà j'ai dit toute la vérité et prouvé l'innocence de Père." Rires... Applaudissements ! Les journalistes..