Je suis apparu le jour de Pâques. Comme les cloches, comme ils disaient dans ma famille. J’étais le septième. Avant moi il y avait eu trois soeurs et trois frères.
Notre famille provoquait l’admiration par la régularité des naissances. Tous les deux ans, entre le premier et le dix avril. Comme Père. Père était né le cinq avril. Il disait souvent à Mère :
Comment tenter d’atteindre la perfection si l’on est pas né entre le premier et le dix avril ? Mère ne pouvait pas répondre, elle était née en octobre. Ses enfants, eux, naissaient entre le
premier et le dix avril. Enfin, les six premiers. Père disait Avant lui, moi, chaque naissance inscrivait une nouvelle portée sur la grande page de notre harmonie familiale. Il y eut une fille
d’abord, puis un garçon, puis une fille, puis un garçon, puis une fille, puis un garçon, et puis... moi. On m’avait choisi un prénom: Marie-Madeleine. Je devais naître entre le premier et le dix.
J’avais deux façons de rompre l’harmonie familiale : en naissant après le dix avril ou en naissant garçon. J’étais dans le ventre de mère, on ne m’a rien dit : je suis né garçon le vingt avril.
Père m’appela la dissonance et fit une dépression. Mère n’osait pas lui annoncer la suite. D’ailleurs je ne sais pas si... Enfin, je dois tout dire n’est-ce pas ? Voilà... Je refusais de téter
Mère. Je ne sais pas pourquoi, j’étais prêt à téter tout ce qui passait à ma portée, biberons, autres mères de la clinique, infirmières, médecins, tout sauf les seins de Mère qui disait Il aime
le monde entier sauf moi. Alors, Père décida mon exil dans le pavillon de chasse, au fond du parc, loin du château. Avec une grosse nourrice. Il avait déjà compris ma nature. Père a toujours eu
pour moi des attentions délicates. C’est un petit pavillon en brique rouge, couvert de lierre. Avec un parterre de gravier blanc devant, et un carré de pelouse d’un joli vert tendre de chaque
côté, et puis le parc tout autour avec ses arbres aux grands troncs noirs. Je suis resté six ans dans le pavillon. On prenait bien soin de moi. Nourrice m’emmenait au château tous les dimanches.
J’étais fier, j’allais à la messe tous les dimanches, avec toute ma famille. On rencontrait même des gens, parfois, qui disaient Mais il est beau ce garçon. Ils parlaient de moi. Moi, je
regardais Père, pour leur faire comprendre que j’étais son fils, que c’était grâce à lui quoi, que je lui devais ma beauté. Père ne voulait pas favoriser un de ses enfants plus qu’un autre, il
songeait à l’harmonie familiale, alors il présentait mes frères et soeurs. Je me rangeais derrière, j’avais déjà été complimenté, fallait pas exagérer. C'est curieux, mes frères et soeurs ne me
furent jamais très reconnaissants d’avoir été mis en valeur grâce à moi. J’étais heureux. Le Roi. Si si le Roi. D’ailleurs, je m’étais proclamé Roi du tour du pavillon. Je visitais mes sujets
tous les matins. Souffle, j’ordonnais au vent, vole aux oiseaux, rampe aux limaces. Le vent soufflait, les oiseaux volaient, les limaces rampaient. Nourrice était... grosse, avec des toutes
petites jambes à gros bourrelets. Un peu comme un bonhomme de neige, avec de la barbe. Elle piquait quand elle embrassait, aahhh. Elle était savante Nourrice, je l’avais nommée alchimiste du
royaume, elle connaissait tous les secrets de la nature. Un bon Roi, disait Nourrice, connaît et aime ses sujets. Pour mieux les connaître mes sujets, j’avais délimité mon royaume en plusieurs
pays. A chaque pays sa couleur. Je peignais tous les insectes dans la couleur de leur pays. Alors forcément, si je trouvais un insecte rouge dans le pays bleu, j’étais obligé de sévir. Je lui
disais Dis-donc toi, tu sais que tu en mérites toi, qu’est-ce qu’ils vont dire tes parents ils vont te chercher ils vont s’inquiéter mauvais sujet je lui disais en le secouant bien pour qu'il
perde le sens de l'orientation. Quand il l'avait perdu, je le ramenais dans son pays, vers les siens quoi, et je lui arrachais les pattes pour qu’il y reste. L’usine de Père ressemblait à une
immense fourmilière. Il en réglait les moindres mouvements. Il avait déplacé des centaines, des milliers de personnes peut-être pour la réorganiser. Moi, je l’imitais. A grands coups de pelle en
plastique dans les fourmilières de mon royaume. Je disais Je suis le Roi, je réorganise mon royaume, et vlan, un grand coup de pelle. Soyez heureuses, c’est pour votre bien, et vlan, un autre
coup de pelle. Aux quatre vents les fourmis. Elles comprenaient. Elles couraient dans tous les sens. C’était leur danse de gratitude. La java de la gratitude au Roi. Je connaissais bien la java,
c’était Nourrice qui m’avait appris, on la dansait tous les deux, on riait comme des fous quand on la dansait. J’imaginais que les fourmis riaient aussi et leur joie me faisait chaud au coeur. La
joie de ses sujets est la grande satisfaction du souverain disait nourrice. Je n’économisais ni ma pelle ni mes pieds pour faire le bonheur de mes sujets. Un peu comme Père avec ses enfants. Père
avait des attentions touchantes pour ses enfants. Surtout pour moi. J’avais bien l’impression d’être son préféré. Mes frères et soeurs obéissaient au château, je commandais autour du pavillon.
Père leur parlait toujours un peu comme on parle à des enfants. Avec moi non... Il usait d’une... retenue. Le respect... Et ça n’était qu’un début ! Un jour, je venais d’avoir six ans. On ne
m’avait pas ennuyé pour mon anniversaire avec, comme disait Nourrice, des amusements puérils qui consistent à souffler des bougies sur ein tyrolerkletzenbrot. Je laissais cela à mes frères et
soeurs. Père me demande de lui accorder une entrevue. Je n’avais pas prévu de travaux ce jour-là, les fourmilières de mon royaume devaient se reconstituer un peu, j'accepte. J'entre. Père
occupait un bureau au premier étage du château, à peine plus grand que le pavillon de chasse, tout en bois vernis. Enfin comme disait Père, non pas en bois, en essences rares... Des essences
rares miroitantes. Les essences rares miroitantes, c'est... comment expliquer, c’est du bois... rare... dans lequel on peut se voir. C’est curieux de marcher sur un miroir. Ca change. La
démarche, je veux dire. Vous m’avez fait demander, Père ? Je restais debout devant le bureau. Du fond de son fauteuil en cuir, Père me dit Montre-moi tes mains. Je lui montre mes mains. Tu as de
la terre sous les ongles. Je lui explique que j’avais entrepris des grands travaux dans mon Royaume, j’avais accouru à son appel, je n’avais pas eu le temps de... Et dimanche dernier demande
Père, Entreprenais-tu déjà ? Tu avais deux ongles sales. Quel Père ! Un quasi-voyant ! Ne te dit-elle pas que tu dois te laver les mains et te brosser les ongles ? Si, bien sûr, nourrice me le
disait, mais moins de dix fois par jour... Alors parfois, je gardais par devers moi un peu de la terre de mes sujets, j’aimais bien, je me sentais plus proche d’eux... Oh, nourrice, dis-je...
Nourrice m’écoute... Père se lève. D’un bond. “C’est bien ce que je pensais ! Le temps est venu de faire de toi un homme.” Moi, un homme... “Un chef, même ! Nous avons trouvé une école pour toi.
Loin d’ici, mais nous n’avions pas le choix, c’est la meilleure. Nous avons fait pour le mieux, comme d’habitude, tu pars demain.”
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