Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman
Une lumière brusque éclaire H. H met un bras devant ses yeux. Il tente de s’accoutumer à la lumière. De distinguer quelque chose en face de lui. Des visages qui seraient tournés vers lui. Il en distingue. Il cherche une présence à ses côtés. En vain. Il répète plusieurs fois ce va et vient.
Merde. Où ? Je rêve ou ? Où ? Je ne rêve pas. J’ai dormi quand même ? Sinon. Si j’ai dormi je me réveille ou. Mais là. Qu’est-ce que. Je rêverais. C’est ça. Je ferais un rêve éveillé. Un rêve éveillé ? C’est quoi un rêve éveillé ? De l’imagination. Bon. Je touche là. Ce là est là. Je ne l’imagine pas ce là là. Il est. Il est tellement que je peux dire ce que c’est. C’est du hêtre. Du hêtre ou ? Bonne question. Entre ça et eux. Avec leur air intéressé par mon hêtre. En tout cas hêtre ou pas c’est du là bien là ça. Sauf si mon rêve me faisait croire que. Mais alors. Je rêverais que je toucherais ? Et eux ? Rêvés aussi ? Je toucherais vraiment du hêtre devant des rêves ? Ou je rêverais que je touche du hêtre devant du réel ? Et. Pourquoi est-ce que je touche ce hêtre devant eux ? De l’exhibitionnisme ça. Je serais devenu exhibitionniste ? Depuis quand ? Parce qu’avant. Alors pourquoi maintenant ? Parce qu’on me regarderait ? Ce veut dire quoi ? Il suffirait qu’on me regarde pour que je m’exhibe ? Mais avant ? On ne m’aurait jamais regardé ? C’est pour ça que je serais là ? Pour qu’on me regarde ? Enfin que je serais. Que rêverais que j’y suis. Parce que pour y être faut que je sois venu. Ah bon ? Faudrait aller pour être ? Aller ? Ca suffirait pour être ? Sais pas. Justement. Si je pouvais savoir un peu. Faisons le point. Ce que je saurais ? Un : j’y suis. Là. Deux : je touche du hêtre devant du monde. Trois : c’est du monde qui me regarde. Quatre : leur regard me fait toucher. Facile ça. Je me dédouane là. Je cache ma perversité derrière un masque. Pire. Je l’attribue à ces masques-là. Ce seraient des masques ? Je croyais que c’étaient des êtres ? Ca dépend peut-être de mon taux de rêve ? Faisons le point. Je suis venu. Enfin. Qui sait ? Si je suis venu je ne m’en souviens plus. Ca veut dire que ça fait peut-être longtemps que je suis là. Alors pourquoi je m’en apercevrais aujourd’hui ? J’étais dans le coma ? Peut-être que je touchais déjà dans mon coma ? C’est là qu’ils seraient venus voir ? J’aurais été plongé dans un coma exhibitionniste ? C’est pour ça que j’étais rassuré tout à l’heure dès que j’ai touché ? Que j’ai senti du hêtre là ? Alors ? Ils seraient là pour me voir toucher ? Il y aurait eu des signes ? Ils se seraient donné le mot ? « Il va toucher » ? Et j’aurais répondu à la demande sans le savoir ? Et je les aurais encouragés à rester ? Faudrait que je touche alors ? Toucher comme ça de but en blanc devant. Ca me mènera où ? Je ne sais déjà pas comment je suis venu. Si je ne sais pas où on veut me mener. Toucher comme ça. C’est pas moi ça. Enfin. Le hêtre. C’était moi non ? Difficile à avouer ça mais le fait est là. C’est bizarre. Comme si j’étais un autre. C’est comme si j’avais été opéré. Tiens. Ca aurait un rapport avec le coma ? Ce serait pour ça que je crois que je rêve ? Alors que je rêve vraiment ? Ce serait un vrai rêve quoi. Dont je doute. Un vrai rêve qui prouverait que tout ici est faux. Ce dont je douterais. Puisque je doute de mon rêve. Mon doute me ferait croire qu’ici c’est vrai parce que quand je touche c’est là. Mais si je touchais en rêve ? Ce serait du vrai dans mon rêve. Donc du faux. Mais pourquoi est-ce que je doute de mon rêve ? Je serais en sommeil artificiel ? Post opératoire ? J’aurais été opéré ? Moi ? Opéré de quoi ? Pourquoi ? De quel droit on m’aurait opéré ? Si j’ai été opéré je dois avoir mal. Je n’ai pas mal. Enfin je ne pense pas. Si. Un peu. Assez pour être pansé ? Qui sait ? Mais pas assez pour un opéré. A moins que. Ils m’auraient donné un calmant ? Je suis bien éveillé pour un calmé. Enfin si je ne rêve pas. Etre éveillé comme après avoir été calmé. Ca veut dire. Que quoi ? Je n’aurais pas été opéré ? J’aurais juste été pansé ? D’où ? C’est pour ça que je n’aurais pas mal ? Alors pourquoi je me demande si j’ai été opéré si je n’ai aucune raison de me le demander ? L’instinct. Ou la folie ? C’est pour ça que j’aurais été opéré ? Parce que je serais fou ? Mais si je me doute que je peux être fou c’est que je ne le suis pas. Y’a donc pas de raison de m’opérer. De la folie. Mais de l’instinct ? On m’aurait donc opéré de l’instinct. Pourquoi ? Pour que j’en devine moins. Je n’avais pas l’impression de deviner tant que ça. Et pourquoi j’aurais deviné qu’on m’a opéré si on m’a enlevé l’instinct ? On m’aurait raté ? Ce serait pour ça que je n’aurais pas mal ? A moins qu’ils l’aient remplacé ? J’aurais eu un instinct déficient et ils l’auraient remplacé ? Et comme je ne sais pas où ça se situe je ne pourrais avoir mal à cet endroit-là. Si c’était pour ça que je suis inquiet ? Que je crois voir des gens qui me regardent ? Ca serait grâce à mon instinct tout neuf ? Ou à ma folie pas opérée ? Pourquoi je remets la folie sur le gaz ? Puisqu’ils ne m’en auraient pas opéré de ma folie ? Puisque je ne suis pas fou ? Puisque je ne peux pas être fou puisque je me doute que je peux l’être ? Ce qui prouve que je ne le suis pas. Mais. Encore faudrait-il qu’eux le sachent. Qu’ils sachent que je ne le suis pas parce que je me doute que je peux l’être. On n’est jamais à l’abri d’une erreur. Tiens. Mon ami qui avait eu un accident de tandem avec son frère jumeau. Une secrétaire a confondu leurs fiches à l’hôpital. Ils lui ont enlevé le bras gauche alors qu’il souffrait de la jambe droite et ils ont enlevé la jambe droite de son frère alors qu’il souffrait du bras gauche. Après ils ne pouvaient plus les amputer de ce qu’ils avaient oublié de couper le règlement disait un membre par personne. Cela dit les opérations ont été très bien réalisées. Les deux sont morts d’ailleurs. Des deux membres pas coupés. Donc à qui se fier ? Je suis en droit de douter quand même. D’ailleurs. Je n’ai pas de cicatrice. Justement. Ca pourrait être la preuve. S’ils avaient caché ma cicatrice pour mieux m’enlever mes doutes ? A quel propos d’ailleurs ? Faut que je remonte à la source. De quoi je doute ? Plutôt. De quoi je ne doute pas ? Tu ne réponds pas ? Pourquoi je me dis « Tu ne réponds pas ? » Recentrons-nous. Où j’en étais ? Ce qu’il faudrait trouver c’est l’indubitable. Si je touche c’est du hêtre. Mais si la vie était un songe ? Je songerais que je touche mon hêtre ? Je songerais que ce que je touche peut être hêtre ? Ou je songerais que je touche un hêtre rêvé ? Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne méthode pour me recentrer. Je ne serais pas en train de devenir fou ? D’ailleurs. Si je le deviens. C’est une preuve que je ne l’étais pas. Ce qu’il faudrait c’est que je revienne à l’instant où je ne l’étais pas. L’instant où je suis sûr que je ne l’étais pas parce que je n’avais pas commencé à le devenir tout en me doutant que je pouvais l’être. C’est peut-être là que j’ai un problème. Dans la progression. C’est pour ça que je ne me serais pas vu venir ici ? C’est pour ça. Si je pouvais revenir à ce moment-là. Mais à ce moment-là ils n’étaient pas là. Maintenant ils sont là et. Il y’aurait un rapport entre leur présence et la folie ? Tout à l’heure je les accusais de me rendre exhibitionniste. Maintenant je les accuse de me rendre fou. Je me dédouane. N’empêche. Que je rêve qu’ils me regardent ou qu’ils me regardent je me sens regardé. Comme s’ils voulaient quelque chose. Quoi ? La vérité ? Non ? Que j’avoue ? Quoi ? Pour avouer faut savoir. Justement. Ils m’obligeraient à me questionner ? Sur l’avant et le maintenant ? Ce serait pour ça que je deviendrais ? Ou que je serais devenu ? Alors qu’avant j’étais. Simplement. Alors. Ca veut dire que ? Si je les éliminais ? Est-ce que je reviendrais à l’instant d’avant que je ne commence à devenir fou si je les éliminais ? Je pourrais tenter. Ca en fait du monde à éliminer. Si je rêve il suffit que je me réveille et plus personne. Mais si je ne rêve pas ? Faudrait que je les touche aussi. Savoir si c’est de l’être ou pas. Et encore que ? J’en ai touché un tout à l’heure et quoi ? D’ailleurs qu’est-ce qui dit qu’ils vont se laisser toucher ? J’en vois déjà qui regardent ailleurs. Ils regardent mais plus. Ils me poussent à l’exhibitionnisme mais quand. Dès que j’ai besoin de toucher pour savoir si c’en est. Pour me recentrer. Hein ? Je m’agite là non ? Tiens. Ce serait la preuve qu’ils ne m’auraient pas donné de calmant ça. Pas de cicatrice pas de calmant. C’est logique d’ailleurs. Pas de cicatrice. Impossible de savoir où j’ai été opéré. Donc impossible de localiser la douleur. Donc pas de douleur. Donc pas de calmant. Donc impossible de savoir si je dors. Donc si je rêve...
La suite ? pat.greg@yahoo.fr