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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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Ecoute donc voir (2011)

Lumière. On distingue un lit de hauteur normale mais de taille très réduite, genre lit de poupée. Arrive un visiteur. Il tient une très grande boîte. Il s'approche du lit.

 

LE VISITEUR. C'est moi... ton frère...  Attention ta tête. Bien calée ? T'as pas l'impression d'être à la plage entre tes deux oreillers de sable ? Non ? Imagine alors... Oui, je sais tu veux sortir t'as assez imaginé tu veux plus imaginer t'aimes pas la plage t'es allergique au jeux de patience je sais. Je sais toute la famille est comme ça. Pourtant va bien falloir que tu restes allongé t'as pas le droit de bouger ça fait péter les cicatrices ils disent. Ce que t'as le droit de faire ? M'écouter. Tu préfères sortir je sais. Aller manger une entrecôte de charolais sauce roquefort frites maison... Comment tu sais que j'ai mangé une entrecôte de charolais sauce roquefort frites maison dans une brasserie ? La Sécurité Sociale te paie un stage affinage de flair et tu veux sortir. Tu sens les odeurs de la cantine dans le couloir ? Et tu veux sortir ? Épinards viande hachée sans sel pour toi tous les jours je sais. T'apprends la neutralité. T'apprécieras mieux l'entrecôte quand tu sortiras. Profite de tes ténèbres. Déguste-les. Neuf jours de noir, c'est pas si long. Surtout si tes neuf jours de noir t'apprennent à mieux voir pour tes quatre vingt-dix ans à venir. C'est malin ça « J'ai déjà fait neuf mois de noir il y a dix ans pour naître pas fini. » Écoute. « Neuf jours aussi l'été dernier pour recommencer cet été... »  Je sais. L'été d'avant aussi ? Tu vas remonter jusqu'où ? Tu sais... y a de belles voitures qui ont besoin de passer plus souvent que d'autres chez le garagiste pour rester belles... Comment ça c'est nul ce que... Tu te trouves pas beau ? Au moins quand t'es dans le noir tu te vois pas. Écoute. Je viendrai te chercher. C'est moi qui viendrai. On ira manger une entrecôte de charolais sauce roquefort frites maison. Mais tu me promets que tu mâcheras doucement. Je veux pas que tes fils pètent. Et puis on rentrera. Je dirai à la mère que je t'emmène te reposer sur un banc et... on ira pêcher. On fera gaffe. Ça tiendra. Tu verras ça tiendra. Que je reste avec toi ? Neuf jours et neuf nuits ici... Ça doit pas être trop prévu par le règlement... Imagine que tous les malades de ta chambre demandent à leurs visiteurs de rester. « Un lit va passer couloir numéro un. Éloignez-vous de la bordure du quai s'il vous plaît. Ce lit ne prend pas de malade jusqu'à la salle d'opération. » Je peux te faire voyager si tu veux, avec des mots qui massent le mal. Je descendrai du train sur la pointe des pieds quand tu dormiras. Si tu ne dors pas pendant neuf jours et neuf nuits ? Je te jouerai une berceuse. Avec quoi ? Ah... (Il sort une cornemuse de sa boîte et joue une berceuse) Tu dors ? Moi non plus ça ne m'a jamais... On se demande pourquoi on fait jouer des berceuses à un instrument qui ne chuchote pas. Un peu comme si je chantais (Il chante une berceuse à tue-tête.) Je dérange peut-être ? Désolé, faut que je lui explique la patience de la cornemuse. Imagine. Je joue avec une flûte. Je souffle. L'air : dehors. C'est de l'air pressé. Comme toi. Incapable de prendre son temps. Il s'expulse et pas même encore entré dans les tympans du coin : « Aie ! Je crois que j'arrive un quart de temps trop tôt ?» Eh ben oui. Mais trop tard pour... Le temps qu'il se pose la question, il est happé par les tympans. Les tympans : « Dis donc, tu crois qu'on n'a pas entendu que t'arrivais un quart de temps trop tôt, espèce de petit son ? » Les tympans lui tirent l'oreille. Et s'ils tirent trop fort, les fils cousus sur ses yeux... Maintenant, je souffle dans la cornemuse : rien. Dans le ventre, l'air. Mes poumons. Son ventre. Un air chaud. Qui a voyagé. Tranquille. Dans le noir. Il tourne. Il s'échauffe. Il se concentre. Le préposé aux anches : bourdon ou hautbois ? Moi bourdon... Moi hautbois... Une berceuse. Le son : « Je colle mes paumes aux parois du hautbois pour freiner. Et hop. Dehors, mais tranquille... » (Il joue un extrait de berceuse). Une bourrée. Le son : « Trois tours de ventre, j'entre en spirale dans le hautbois, je m'expulse en virage, je ne frappe pas les tympans. Je m'enroule autour des danseurs... » (Il joue un extrait de bourrée). Une marche. Le son : « Je piétine mon ventre, je cours. Les deux pieds en avant. Je saute et fais l'cric. Soulève les pieds des marcheurs. Agite les alités... » (Il joue un extrait de marche). Tu verrais la gueule des visiteurs. Les malades ? Ils ont l'air plutôt contents mais l'avis des couchés... Dans le couloir ? Poulet sauce forestière. Oui. Je sais c'est pas pour toi toi t'as épinards viande hachée sans sel je sais. Tu veux quand même pas que je te plaigne ? Les plaintes dans la famille, c'est rangé sur le même rayon que la patience. Il est dégueulasse leur poulet. Leur sauce forestière c'est de la poudre. T'as de la chance de ne pas en manger. Tu sais pourquoi ? Parce que quand tu sortiras, l'odeur t'aura tellement excité que tu voudras en dévorer du poulet sauce forestière. On ira t'en chercher un beau chez le coincoin. Un poulet élevé en plein air au maïs bio. Un poulet avec des os... les maçons du coin s'en servent comme ferraille à béton.  Une chair ferme. Goûteuse. Avec la carcasse du précédent on aura préparé un fond de sauce. On ira chercher des morilles et on mitonnera la forestière avec les morilles bien revenues, le fond de sauce, et la crème du mainmain, une crème tellement blanche et suave... j'ai vu des gars du village se déguiser en fraise dans l'espoir de plonger dans la cuve. Ça, avec les échalotes du père... Tu les entends suer au fond de la poêle les échalotes ? Tu les entends revenir et rendre eau les morilles ? Tu vois la peau fine des petites patates nouvelles. Qui s'imprègne de beurre. Brunit tranquille, comme une vacancière sur une plage dans sa crème solaire. Tu mâches. Lentement. Tu fais une fête de chaque bouchée. Tu les sens fondre dans ta bouche ? Pas les vacancières. Les pommes de terre. Et les cuisses fermes du poulet dans sa sauce. Pendant que ceux qui en ont bouffé ici du poulet sauce poudre le vomiront en pensée chez eux. Quand tu manges un poulet comme ça, chaque bouchée te raconte une histoire. Tu vois le père penché sur une terre qui finit de l'user après sa journée d'usine ? Tu vois le coincoin qui sème son maïs devant les poules qui salivent ? Tu sens la fraîcheur du sous bois qui cache les morilles ? Tu vois les gars déguisés en fraises qui plongent dans la crème ? Tu vois cette symphonie de gestes, ce concerto de couleurs ? Tu humes cette suite d'arômes ? Tu entends cet oratorio de soupirs ? Dis-moi : est-ce que t'en verrais tant sentirais tant entendrais tant si tu n'avais pas tant vécu dans le noir ? C'est ce que m'a raconté l'Tirat un jour. Tu le connais l'Tirat ? Tirat ?Alors ouvre tes oreilles...

 

Vous voulez lire la suite ? Je vous l'enverrai GRATUITEMENT. Ecrivez-moi. pat.greg@yahoo.fr

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