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Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman

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Détours et retours (2009)

Dans la même logique qu'à Mervans (voir la page "Ceux qui sont là, ceux qui sont d'là"), le Conseil Général de Saône-et-Loire m'avait confié une mission de recueil de témoignages à Anost, dans le Morvan. En voici deux...



                                  12. Où s’asseoir ?

Cinq jeunes. F1 et F2, les deux filles, et G1, G2, G3, les trois garçons.

F1. J’ai dix-sept ans.

F2. Moi, treize.

G1. Moi, quatorze.

F1. Je n'habite pas spécialement là. C'est ma grand-mère qui habite là. Mais c'est un peu comme si j'habitais là quand même quoi. Je passe toutes mes vacances là. Je me plais. J'ai des amis. Sinon, j'habite au Creusot, mais je préfère ici. C'est vrai qu'il n’y a pas plus de trucs ici, mais je me sens mieux là. Enfin non. Je ne sais pas, c'est mieux quoi. Je vais au lycée à Autun, mais c'est plus calme ici. Le Creusot, c'est stressant. C'est la ville. En semaine, je peux faire les magasins à Autun, et le week-end, c'est Anost.

F2. Moi, j'habite ici.

G1. Moi aussi, depuis pas longtemps. Avant, on venait ici les week-ends, on était en semaine à Dijon, et puis, depuis septembre, nous sommes installés ici. Moi, j'aime bien ici. C'est tranquille. À côté de Dijon, c’est complètement différent.

F1. L'été, c'est piscine. Tous les jours. Juillet août. En hiver, le samedi, on a la salle des fêtes. Et puis, on va chez les uns chez les autres. À la salle des fêtes, on discute. On va dans un coin. On cause. Dans un couloir quoi. On discute. C'est pour être au chaud. On est entre nous. Ça va de treize à vingt ans. De temps en temps, on va au cinéma d'Anost. Mais l'été, c’est piscine. On ne va pas pêcher par exemple. C'est piscine. Et puis l'été, il y a plus de monde, on peut mieux discuter. L'été, on peut être une vingtaine de jeunes alors qu’en hiver, on est trois, quatre, cinq.

G1. L'été, on est plus sport, piscine quoi. Foot aussi. On bouge un peu. L'hiver ça tourne plus autour de la discussion. On n’est pas beaucoup de jeunes l’hiver, mais je ne sais pas s’il y a plus de vieux, on n’en voit pas.

Arrivées de G2 et G3.

G3. Ici, c'est sympa...

G2. Oui, tu viens les week-ends, c'est sympa, oui... C'est comme ceux qui viennent les deux mois d'été, c'est super, mais quand ils s'en vont, plus rien. Et nous on reste. Le moindre truc, il faut aller à Autun. Mais bon, moi je ne voudrais pas être ailleurs hein. Mais quand même pendant les grandes vacances, j'aimerais bien qu'il y ait un peu moins de monde, et en dehors des grandes vacances, j'aimerais bien qu'il y ait un peu plus de monde.

G3. C’est sûr qu’en hiver... il y a... Le bar.

G2. Et puis en été, il y a le bar.

G3. Et la piscine. En hiver c’est plus bar et bar. Le samedi. Parce que le dimanche...

G2. Le dimanche, ici, c'est comme un jour de semaine.

G3. Mais la semaine on n’est pas là.

G2. La semaine, on part, il fait nuit, on revient, il fait nuit. La semaine, c'est la nuit et le dimanche, c'est comme la semaine. Les autres, ceux qui viennent pendant l'été, ils ne voient rien. « T’as du bol, t’as du bol » ils disent. Qu'ils viennent toute l'année… Je me plais bien ici. J'aime bien être tranquille. Mais je n'aime pas être tout seul. Il faut que je voie du monde. Maintenant, qu'est-ce que je vois ? Eux... On se voit tout le temps. Une fois, je suis allé à Paris pendant trois jours, quand je suis revenu j'ai vu la différence. Un coup de blues. Vaut mieux ne pas aller à Paris. Après, on a du mal à s'en remettre. Ceux qui partent quatre ou cinq mois, quand ils reviennent ici, ça leur fait drôle. Ils n'ont plus envie d'être ici.

F1. Moi, il faut que je revienne ici. Ailleurs, il y a trop de monde.

G2. Pour ceux qui restent ici, c'est moto, voiture, pêche à la ligne. Et puis après, ce qu'on va devenir… J'avais envie d'être vétérinaire, mais il y a trop d'études. Enfin, je garde un bon souvenir de l'école. Surtout de l'école maternelle. J'aimerais bien y être encore des fois. Quand tu es petit, tu n'es pas exigeant. Après, tu deviens exigeant et tu trouves qu'il y a trop de monde ou pas assez. Et après c’est pire parce que tu sais que tu vas partir

G3. Après, tu feras comme tout le monde, tu reviendras en été.

G2. C'est pas que j'ai vraiment envie de partir, mais j'ai envie de voir autre chose, mais je ne me vois pas habiter ailleurs longtemps.

Fl. On est bien ici.

G2. Quand il y a un petit peu de monde, même un tout petit peu, on se dit, bon ça va, on n'est pas tout seul. Mais, il n'en faut pas trop. Ce qui est bien, c'est la première semaine des grandes vacances. Après, on est envahi.

F1. Moi j'aime bien

F2. Moi aussi.

G2. Vous aimez parce qu’il y a plus de garçons. Moi, je veux bien la première semaine, mais après il y en a marre.

F1. Ce qu'on aime bien ici c'est le 13 juillet. Les fêtes quoi, l'omelette géante, la fête foraine quand on était petit.

G2. Maintenant t’as une pauvre auto tamponneuse… Une fois, quand il y en avait encore beaucoup de voitures, j'ai passé huit heures et demie dedans.  J’avais des bleus partout...

F1. Il y a un bal le soir du 13 juillet.

G2. Un vrai. Pas un traditionnel. Parce que les bals traditionnels, bon... La vielle... Tout le temps le même truc... On en a ras le bol de la musique traditionnelle.

F1. Le pire, c'est pour la fête de la vielle.

G2. Alors là... Mais même avant. En plus, ça fume du shit à tous les coins de rue.

G3. C’est une odeur festive.

F1. Le matin de la vielle, à midi de la vielle, le soir de la vielle...

F2. On a toujours l'impression que c'est le même morceau.

G2. C'est marrant un quart d'heure quoi.

G3. Moi je trouve ça sympa. A petite dose.

G2. Enfin, il n'y a pas que la vielle. Il y a aussi la cornemuse... Si j'avais à choisir, je prendrais quand même la vielle. La vielle, c'est original finalement à côté de la cornemuse.

G3. C'est vrai que quand on compare ici avec Dijon... c'est pas comparable. Quand je retourne à Dijon ça m'impressionne. Avant, je me disais que Dijon c'était tout petit. Depuis que je vis à Anost...

G2. En même temps, quand tu vas à Paris, tu ne vois pas la différence entre trois heures de l'après-midi et trois heures du matin. Tu as des épiceries ouvertes toute la nuit. Ici... Tu en as une là à côté. Elle ouvre à quatre heures, elle ferme à cinq heures. La semaine de la vielle, il n'ouvrait pas. Ce qui est bien ici, ce sont les bois. On y va en moto, en VTT.

G3. Avec le VTT ici, on peut vraiment s'éclater. Aller jusqu'au haut Folin, et revenir par les forêts.

G2. Sinon, tu ne peux rien faire quand tu rentres, pas de sport, il n'y a pas de salle. Moi, depuis que j'ai ma moto, je vois plus mes copains. Je peux partir plus facilement. J'ai plus de liberté. Sinon, ici, il n'y a rien. Ils ont construit la Maison du Patrimoine Oral. Je suis allé visiter cela pendant que c'était en construction, il n'y avait rien dedans. Maintenant, est-ce qu'il y a de plus ? De toute façon, c'est toujours fermé quand on est là, alors comment y aller ? Ça sert à quoi ?

F1. À rien

G2. Ils ont mis encore je sais pas combien d'euros là-dedans..

F1. Il n'y a jamais personne là-dedans.

F 3. En même temps, comme on n’y va jamais, c'est difficile de savoir.

G2. C'est encore un truc pour la musique traditionnelle. C'est sûr, les touristes arrivent là, ça fait une belle image. Moi, si on m'avait demandé mon avis, j'aurais voulu un truc pour tout le monde. Pour les jeunes et pour les vieux. Une pièce où il y ait de la place. Où l'on puisse faire ce que l'on veut.

G3. Ça ne va pas trop ensemble quand même. Des jeunes qui vont amener leur musique et des vieux qui vont amener leurs disques...

G2. Pas en même temps. Ce qui est marrant avec les vieux, c'est le patois. Et ce qui est marrant avec le patois, c'est que je ne peux pas le parler sans eux. Quand je suis avec eux cela vient tout seul, je peux le parler, sans eux, je n'y arrive pas. Ce que j'aime bien entendre c’est un vieux qui téléphone à un autre vieux.

F1. Sinon, une salle où on puisse aller gratuitement. Comme un foyer. Avec un baby.

G3. Et un radiateur.

G2. Comme la salle des fêtes. Sauf qu’à la salle des fêtes, on n'a pas le droit d'y aller. On reste dans le couloir.

F1. C'est bien le couloir. On rigole bien.

G3. Il y a un radiateur.

G2. Le problème, c'est qu'il y a beaucoup de choses pour les touristes, histoire de donner une bonne image. Et puis les jeunes qui viennent l'été dégradent tout, et après ça se retourne contre nous. Les Parisiens par exemple ils taguent. Nous, on va à Paris, on ne casse pas leur Tour Eiffel. Ça ne me dérange pas à qu’ils viennent, mais faut pas exagérer.

G3. On n'a déjà pas grand-chose...

B. Après, ils pensent que ce sont nous qui faisons cela alors ils ne veulent pas mettre d'argent pour nous. Une fois, on s'est fait engueuler parce qu'il y avait des bières partout. Ça n'était pas nous qui les avions laissées.

G3. Il nous reste le cinéma. Les confiseries ne sont pas chères. On y va un peu pour le film, mais surtout pour être ensemble.

F1. Des fois on voit les films complètement nuls, mais on se marre bien.

G3. On n'est pas si mal que ça ici.

G2. On peut toujours trouver plus mort.

F1. On a la piscine.

G3. Il manque un truc d'hiver pour les jeunes.

G2. Du ski. Un truc simple. Chauffé. Avec un billard dans un coin. Ils font la MPO, c’est grand, ça coûte, on ne peut pas y aller, et nous on n’a rien.

G3. Ce qui serait bien aussi, c'est un toboggan à la piscine pour l'été.

G2. Pour impressionner les Parisiens. On aime bien les impressionner. Quand ils sont là, on saute à pieds joints sur les vipères. C’est des couleuvres, mais ils ne savent pas. Le plus beau c’est quand il y en a une dans la piscine. Une fois, il y a un Parisien qui me demande : « Elle est où la piscine ? » Je la lui montre. Il me dit : « Ça n'est pas une piscine ça. Il y a des bêtes là-dedans. » Je lui dis : « Oui, il y en a plein. » Il y avait un ballon dedans. Personne dans la piscine, tout le monde faisait la bronzette. Je lui dis : « Je vais chercher le ballon, mais je me dépêche parce qu'on ne sait jamais. » J’y vais. Arrivé au milieu, je fais « Ahhhhhh ! » Je crie : « Il m'a mordu ! Il m'a mordu ! » Je fais semblant d'être entraîné dans le fond… Après il m'avait un peu tapé parce qu'il avait vu que je m'étais moqué de lui, mais ça, c'est parce que je faisais semblant de pleurer, mais j'étais mort de rire.

F1. Il y en a des Parisiens qui viennent à Anost habillés comme des gravures de mode.

G2. Nous quand on va à Paris, on ne garde pas les bottes et le bleu. On va pas aux champignons. Les champignons, c’est ici. Ca j'aime bien.

F1. Moi je cueille des jonquilles.

B. Moi aussi, dans les jardins des résidences secondaires. « Maman regarde ce que j'ai trouvé. » Les champignons, on a appris à connaître les coins. Quand on demande un vieux où ça se trouve, il répond : « Ben tu vas à droite pis tout droit quoi. » Ça apprend à trouver soi-même. Après quand on nous demande, on répond : « Ben tu vas à droite pis tout droit quoi. » Je vais à la pêche aussi. Et puis aux escargots. Sinon…
Si, ce qu’il y a de nouveau ici c’est les pièces de théâtre. On voit des choses qu'on ne voyait pas avant. C'est un truc, je sais plus trop comment ça s'appelle. La saison ? Culturelle ? Ah bon ? L’interview, ça en fait partie ? C’est bien alors. La dernière fois, ils offraient même du champagne, ça faisait partie de la pièce. Belle pièce. Alors ça, c'est bien quand ça se passe à la salle des fêtes. C’est mieux que le cinéma parce que le cinéma, le problème c'est les sièges.

G3. Il y en a qui sentent la pisse. Il faudrait les renifler avant de s'asseoir dessus.

G2. Savoir si c'est une pisse de chat ou une pisse de vieille.

G3. On fur et à mesure, on les connaît. On sait où on ne doit pas s'asseoir.

G2. Mais ça veut pas dire qu’on sait où on peut s’asseoir.

             

 

                  17. Mon clocher c’est ma mère

Je suis né à Paris en 33. Je suis pupille de l'Assistance publique. Je suis arrivé à Anost en 35 à l’âge de vingt-deux mois. Pendant vingt-deux moi, j’étais dans le Jura, dans un centre d’élevage. Ça s’appelait comme ça. Centre d'élevage. C'était un centre pour élever les gosses de l'Assistance publique. J’ai ce carnet, là, qui est une sorte de bible de l'Assistance publique. Un carnet qui nous suit partout, jusqu'à notre mort. Sur la première page, vous pouvez voir : « Centre d'élevage. » Ma vie s’est donc faite ici. Mes parents, ce sont ceux qui m'ont élevé, qui m'ont aimé, qui m'ont soigné. Les parents, ce ne sont pas ceux qui vous font, ce sont ceux qui vous aiment, qui vous nettoient, qui vous nourrissent, qui vous donnent leur cœur. J'ai cette chance d'avoir eu des parents nourriciers qui m'ont tant aimé. Les gens d'ici me disaient souvent : « Tu sais, elle t'aime ta mère. » Un jour, un marchand de bestiaux s'arrête. Il me regarde, il demande à mon père : « C'est qui ce gamin ? »
- C’est mon p’tiot, dit mon père.
- Ah oui, c'est vrai, il te ressemble bien. »
Mon père avait dit : « C'est mon gars. » Ma famille, elle est là, ma vie, elle est là. Ça n'est pas le sang qui parle, c'est le cœur. Mes parents avaient un cœur d'or. À six ans, l'assistance m'a enlevé parce que j'étais maigre, tout chétif. L'assistance s'est dit : « C'est peut-être l'air du Morvan qui ne lui vaut rien. » Ils m'ont emmené à Cannes dans un préventorium. Je suis resté un an à Cannes. Quand je suis revenu, j'étais aussi maigre qu'avant. Ça n'était pas l'air du Morvan. Ils voulaient savoir, ils ne l'ont pas dit, si j’étais assez nourri. C’est qu’il y avait des misères terribles. Des copains m'ont confié des histoires inimaginables. Des enfants étaient pris par des familles et considérés comme des petits esclaves, des petits animaux. Il y en a un dans la Nièvre qui mangeait dans la soue du cochon. Quand la famille recevait, il était mis dehors. Un jour, il a mis le feu à la ferme. On a dit : « C'est un petit bandit. » Lui, il pensait que c'était la seule solution pour qu'on l'enlève de cette famille. Ça avait réussi. Après Cannes, je suis donc revenu ici, j'ai fait l'école primaire à Anost, et puis, à quatorze ans, l'institution m'a encore enlevé pour que j'apprenne un métier. On ne  m’avait pas demandé ce que je souhaitais faire. On avait choisi pour moi l'ébénisterie. Mon père nourricier était plâtrier peintre, je voulais devenir plâtrier peintre, j’ai fait ébénisterie pendant quatre ans. Quatre ans de caserne en sabots et uniforme. C'était la fin de la guerre. On avait des tickets de pain. Dès qu’on avait quelque chose, les plus grands vous le prenaient. On peut dire que j'ai dérouillé. En plus, j'avais une grande gueule... Quand on a une grande gueule, il vaut mieux être costaud. Ma pauvre mère m'envoyait un colis de temps en temps, avec un peu de beurre, je l'avais à peine ouvert que les grands me tombaient dessus et me volaient tout. On me laissait la ficelle et le papier, et je devais les emmener à la poubelle. J'en ai entendu des pleurs dans les dortoirs le soir. Aujourd'hui, c'est impensable, mais à cette époque... J'étais tout petit, j'étais chétif, et je n'aimais pas les injustices. Il suffisait que j'aille faire pipi, un grand me prenait mon tabouret, j'avais un tabouret spécial parce que j'étais trop petit, je revenais, un grand m’avait volé mon tabouret. Je disais : « Ce tabouret est à moi. » Et j'étais battu. Je me retrouvais par terre, sans tabouret. Quand je revenais ici, quelle joie. Quand je suis parti à quatorze ans, je suis resté une année entière à l'école sans revenir. Une année entière avec l'uniforme. Une année entière sans voir mes parents. Quand je suis rentré, mon père est venu au-devant de moi, l'autobus nous avait laissés à Anost, mon père était descendu depuis Bussy jusqu'à Anost en sabots. Il m'attendait là. Il m'a tendu les bras. Et j'ai fondu. Il m'a embrassé comme beaucoup de pères n'embrassent pas leur fils. À dix-huit ans, j'avais mon CAP d'ébéniste. Comme on n’était pas majeur, l’Assistance publique nous laissait dans Paris avec une petite somme d'argent, et il fallait avec ça louer une petite chambre d'hôtel, et prendre des tickets de repas à l'hôpital Saint-Antoine. En tant que pupille, on avait le droit de manger dans les hôpitaux de l'Assistance publique. Tous les jours, on prenait notre repas midi et soir à l'hôpital Saint-Antoine. C'était encore une forme d'armée. J'ai fait l'armée depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à ma sortie du service. Au régiment, j'avais un chef qui se passionnait pour les enfants de l'assistance. Il me dit : « Faites un extrait de naissance. » À partir de là, il a su où était ma mère. Tout près de la ville où je faisais mon service. Il a consulté les cartes d'état-major dans le couloir avec moi. Nous parlions du village où elle était. J'avais un copain qui était en train de repeindre le plafond de ce couloir. Il me dit : « Tu cherches ce village ?
- Oui.
- Il me dit c'est drôle j'y habite.
- Écoute, je réponds, voilà ce qui se passe.
- Je vais en permission, il me dit, si tu veux je me renseigne. »
Il va en permission, il revient le dimanche soir, il me dit : « Ta mère c'est la copine de ma sœur. » Elle servait dans un café. J’ai répondu au copain : « C'est fini, tu ne me connais plus, je ne t’ai jamais rien demandé. » J'avais l'adresse de mes grands-parents aussi, à Paris, dans le septième arrondissement. Je suis allé jusque devant leur porte. Je n'ai pas voulu sonner. Mes parents étaient encore là, j'aurais eu l'impression de les trahir. Ils m'ont aimé comme leur fils, leur vrai fils, alors je n'avais pas, moi, à rechercher une autre mère. J'aurais eu l'impression de la trahir cette brave femme. Maintenant je regrette, par ce que j'aurais pu savoir des choses. Savoir pourquoi elle m'avait abandonné. Je voulais et ne voulais pas. C’est au régiment aussi que j’ai rencontré ma femme. On s’est marié. On était dix, il y avait du poulet aux petits pois, ça nous a coûté cent francs au total. Et puis mon brave père qui était ici m'a dit : « Ne restez donc pas à Paris, revenez ici. » On est revenu ici. On est arrivé à Autun en 1958 et on y est resté jusqu'à la retraite. Quand j'ai eu des enfants, cela m'a fait bizarre. J'adorais mes gosses. Le soir je voulais rentrer, entendre mes gosses pleurer, crier, chanter. Je voulais que ma femme ne travaille pas pour que les enfants aient une mère qui les élève. Voilà ce que cela m'a fait quand j'ai eu mes gosses. Des enfants, une mère. Et, voyez-vous, j'ai été heureux comme tout dans ma misère grâce aux parents que j'ai trouvés ici et puis grâce ma femme. Une très bonne mère, une très bonne épouse. Aujourd'hui, j'ai soixante-seize ans, si je dois partir... Je n'ai pas trop mal réussi ma vie... Il faut savoir apprécier ce que l'on a. J'ai tellement de copains de l'assistance qui en ont bavé plus que moi encore… N’empêche qu’on vit toute la vie avec ça. On m'a dit souvent : « Tu verras, tu vas te marier, tu vas faire ta vie, tu oublieras. » Ça n'est pas vrai. On n'oublie pas. J'ai soixante-seize ans, je n'ai pas oublié. Quand je regarde un documentaire animalier, je ne peux pas m’empêcher de penser « N'importe quelle femelle mourrait pour son enfant. » À la retraite, on a acheté cette maison, qui était la leur, en viager. Mes parents nourriciers avaient aussi une fille, qui habite toujours ici, pas très loin. Quand ma mère est morte, elle m'a dit : « Qu'est-ce qu'elle va devenir notre pauvre Suzanne ? » Je lui ai dit : « Je suis là, je vais m'en occuper. » Je vais la voir tous les matins à neuf heures, comme je l'avais promis. J'adorais Bussy. Je me rends compte, maintenant que ma mère est morte, que ce n'est pas Bussy que je venais voir, c’était elle. Elle était dans son fauteuil, immobile. Je la caressais, je la dorlotais. Maintenant, je m'ennuie presque à Bussy. J'étais imprégné d’eux. Je les avais dans mon cœur. Dans mon ventre. Je les portais en moi. Il y a eu un vide, un précipice quand elle est partie. Mon père est parti le premier. Il est mort depuis plus de trente ans. Je vais au cimetière et je lui parle. Vous savez, ces gens-là, mes parents nourriciers, m'ont sauvé d'une telle misère morale. Prendre un enfant dont on ne sait pas d'où il vient, le sortir de sa misère et l'aimer comme ils m'ont aimé… Sur leur tombe aujourd'hui je leur demande : « Pourquoi êtes-vous partis ? » Aujourd'hui, je pourrais habiter ailleurs s'il n'y avait pas ici encore ma sœur et ma promesse de m'occuper d'elle... Pour moi, le pays, c'est là où habitent mes parents. Mes parents morts, c'est comme si je n'avais plus de pays. Ce sont des cœurs qui battent, ce sont des pieds, des mains. Je suis plein d'eux, et le reste n'a pas d'importance. Tout ici n'existe que par rapport à eux. Ma fille a acheté des terres pas loin d'ici dans un endroit où j'allais travailler avec mon père. Tout est en friche maintenant. J'ai vu ça et j'ai pleuré. On a tellement trimé là-dedans. Le matin, quand les voisins allaient chercher leurs vaches, je n'avais pas besoin de me lever pour savoir qui c'était. Je les reconnaissais aux bruits de leurs sabots. J'aime me promener ici, mais ce sont plus des pèlerinages que des promenades. Dans ce bois-là, je sais que je suis allé aux champignons avec mon père. Dans ces prés-là, je sais que j'ai mené les vaches. Quand je vais dans des champs ou des bois que je ne connais pas, je n'éprouve rien. Je vais dans certains prés qui sont loin d'ici, c'est un peu bête de dire cela à soixante-seize ans, mais je vais dans ces prés-là parce que nous avons fauché dans ces prés-là mon père et moi, et j'entends encore le bruit de la faux de mon père, le bruit de sa voix, le bruit que faisaient les arbres quand il les abattait. Des fois je me dis : « Mon pauvre, tu as soixante-seize ans, tu n'as pas Alzheimer ? » Ce sont des souvenirs qui ne disparaissent pas. Je me demande même si ce n'est pas le contraire. L'âge fait filtre et permet de mieux se remémorer les meilleurs moments. Tous ces souvenirs ressortent par tous les pores de la peau. Ça suinte de partout.

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