Textes de Patrick Grégoire. Théâtre, contes, nouvelles, témoignages, récit de voyage, roman
1. L’ENFANCE
« Quand la vie s’accouple avec l’enfer, il faut cracher leurs embryons. » Elle se souvenait de cette phrase du médecin du sanatorium en guettant, tapie dans son affût, au bord de cet étang estonien, la mère grèbe qui étouffait son oisillon en lui enfonçant dans le bec un petit poisson. « Crachez ! », lui disait-on. Elle avait tant craché, chaque jour, pendant neuf mois, dans ce sanatorium, le temps d’accoucher d’une nouvelle elle-même, tant craché qu’elle sentait encore sur ses lèvres des traces de petits morceaux de bronches. « Humez cette odeur de bronche morte, disait le médecin. Vous sentez ?
- Heu…
- Souvenez-vous-en. C’est l’odeur de la mort qui vous fuit. La mort chassée par votre instinct de vie qui gronde, là, au plus profond. Ça gargouille. Vous entendez ?
- Heu…
- C’est là que ça lutte. Au plus profond de vos tripes. C’est une lutte tripale. Une lutte rabelaisienne. Vous ne connaissez pas Rabelais ? Vous devriez tenter Rabelais. La lecture de Rabelais augmente l’optimisme de vie. La tripe respectable est rabelaisienne. La tripe respectable refuse de vivre avec un poumon mité par la misère. Elle a besoin d’air la tripe respectable. Elle a besoin de poumons sains. De poumons qui savent briser les griffes de la misère entre leurs côtes. Qui savent mettent de l’air entre les côtes et les misères. Entre les côtes et les mères qui appellent leur fille « la Peuilleu ». Elle vous appelait vraiment la Peuilleu ?
- Oui…
- Vous savez d’où vient « Peuilleu » ?
- Ma prononciation. Je prononçais qu’les « peu » pis les « leu »…
- De pouilleux ça vient. Votre mère vous insultait à chaque fois qu’elle prononçait votre nom. Et même si elle ne le savait pas, vos poumons, eux, le savaient... Et ils se sont conformés à l’image qu’on leur imposait. Ils sont devenus des peuilleux. Vos tripes, non. Vos tripes ont su que vos poumons se trompaient. L’intuition rabelaisienne, ça. Vous devriez lire Rabelais. Vos tripes ont renaudé. Vous les entendez ? Elles m’approuvent. Elles ont renaudé. « Dehors le mité » elles ont dit. Elles vous ont sauvée parce que vous avez toujours cuisiné, parce que vous les avez fortifiées, parce qu’elles vous en sont reconnaissantes. Continuez à cuisiner en évitant de truffer vos plats de petits morceaux de bronches. Comment ça « Comment faire ? » Vous le savez ! Vous ne voulez pas le savoir mais vous le savez ! Pour commencer, si quelqu’un a le malheur de vous appeler « Peuilleu », vous lui collez un grand coup de rouleau à pâtisserie dans les dents. S’il a encore le courage de dire « a va pas non » vous l’achevez à la fourchette au couteau à la casserole à l’écumoire, etc., je vais vous signer une ordonnance d’autorisation d’achèvement. Il sert à quoi qu’on vous soigne, vos tripes et moi, si on vous appelle encore la Peuilleu quand vous sortez et que vos poumons répondent « Ah bon encore ? Bon d’accord ! », et qu’ils se laissent miter ? Faites-moi une promesse : le premier qui vous appelle la Peuilleu, vous lui faites remonter les roustons à travers les tripes jusque dans les amygdales, compris ? Comment ça « oui mais » ? Je ne veux pas de mais. Vous entendez vos tripes qui gargouillent ? C’est un gargouillis d’approbation. Victor Hugo… vous connaissez Victor Hugo ? Vous devriez lire Hugo. La lecture d’Hugo augmente l’espérance d’intelligence. Hugo a écrit « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent. » Pour lutter, faut de la tripe. Ceux qui luttent sont ceux qui ont de la tripe. Tant que ça gargouille, ça espère. Tant que ça gargouille, ça crache la mite qui mine la bronche mitée. Evacuez la bronche morte avec cette pince. »
Elle se voyait serrer sur sa lèvre la bronche mitée dans les bras de la pince à épiler, laisser tomber le morceau empuanti dans les toilettes et tirer la chasse. « Ensuite ? » interrogeait le médecin. Elle sortait de son sac un bâton de rouge. Elle frottait la pointe de son bâton sur ses… « Non, ne frottez pas. La brute frotte. L’inspirée oint. Oignez. Effacez toute trace de mort sous les pigments gras de votre bâton rouge de fée Gargouille. » Les pigments gras faisaient luire deux lèvres brillantes comme des astres qui, nuit après nuit, tentaient d’échapper aux incisives qui les rongeaient par temps dépressionnaire. Les pigments rouges dessinaient deux lèvres sensuelles qui tentaient de regarder devant elles. Qui tentaient de s’ouvrir, s’étendre, s’alanguir. Par temps d’impatience, et elle avait gardé de la Peuilleu une impatience chronique, elle tirait ses lèvres vers l’avant. « Du calme disait le médecin. Faites de vos lippes des alliées. Comme de la tripe. Souvenez-vous : tripes et lippes qui s’lient débilitent la mite qui mine. Bon exercice d’articulation, ça. Répétez. Ça vous changera des peu et des leu.
- Tripes… et… lippes… qui… s’lient… dé…bilitent… la mite… qui mine.
- Vous entendez ? Vous savez dire bien plus que peu leu. Ensemble, vous et moi : tripes et lippes qui s’lient débilitent la mite qui mine. Vous voyez le combat ? La tripe qui remonte la mite sur la lippe, qui la crache. Crachez-moi un joli morceau. Voilà… »
Elle crachait tant que le palais s’asséchait jusqu’à ne plus agiter qu’une langue assoiffée couverte de pépie. « N’ensablez pas le palais, disait le médecin. Les grandes eaux le justifient. Offrez-vous un palais vénitien. Vous n’êtes jamais allée à Venise ? Comment ça jamais sortie de France ? Le monde est un livre. Ne pas voyager, c’est n’en lire qu’une page. Il faut irriguer. Irriguer votre vie de beauté, votre palais de salive. Que fait l’oiseau qui a la pépie ? Il boit. Et que fait l’oiselet mécontent ? Il pépie. Que fait l’oiseau migrateur ? Il voyage. Buvez. Pépiez. Voyagez. Et gargouillez. Sus à la mite et merde au passé ! Si vous me permettez cette rafraîchissante trivialité. »
Elle en avait imaginé des pépiements. Des irrigations. Des voyages. Des gargouillis et des crachats. Et des roustons dans les amygdales. Et des bras d’honneur façon Rabelais façon Hugo mais surtout façon perso.
Elle s’en souvenait dans son affût, tandis qu’elle épiait les oisillons grèbes qui pépiaient sur le dos de leur père pendant que la mère cherchait un nouveau poisson. Sur le dos de leur père parce que ces oisillons-là, soit-disant aquatiques, ne savent ni nager ni voler. Un oiseau aquatique qui ne sait ni nager ni voler… Franchement… Est-ce qu’il ne sait vraiment pas ? Ou est-ce qu’il fait semblant de ne pas savoir pour que ses parents le prennent sur leur dos ? D’ailleurs… Ses parents ? Comment savent-ils qu’il ne sait pas ? Est-ce qu’ils les ont plongés dans l’eau pour savoir ? Où est-ce qu’ils savent qu’un petit ne sait pas ? Qu’il faut lui apprendre ? Et comment le sauraient-ils ? Quand on observe des grèbes à la jumelle, pensait-elle, on sait qu’on ne sait pas à quoi on s’engage quand on fait des gosses. Qu’est-ce qu’ils leur apprennent, d’ailleurs ? Ils s’y prennent si mal. Comment veux-tu leur apprendre à nager si tu les portes sur ton dos, couillon de père ? Je te les collerais à la flotte moi ces bons à rien ! Ben non ! Sur le dos ! Et vas-y que je te les promène ! Et eux, tu crois qu’ils remercieraient ? Penses-tu ! Ils sont pétrifiés comme des médusés sur leur radeau ! Ils se réveillent pour gueuler « On a faim ! » Et le père : « Maman arrive. Elle est partie faire les courses.
- On a faim !
- Les enfants… Une tite chanson ? A cheval sur mon…
- On a faim ! »
Dans son affût, elle se souvenait de la maison vide. De ses quatre frères et sœurs qui gueulaient « on a faim » pendant qu’elle préparait à manger. Elle se souvenait de sa mère furieuse rentrant de l’usine. Elle ne se souvenait pas d’un père qui les portait sur son dos. Pas d’homme à la maison. Pas de père en bout de table mais tant de secret tout autour. Pas d’homme. Jamais. Enfin… Si. En explorant le brouillard des premiers souvenirs… Il y avait une manche de chemise. Une main calleuse au bout de la manche. Une petite main qui agrippait la main calleuse. Une petite main qui devait être la sienne. Il y avait aussi une petite voix de petite fille. Une voix si petite qu’elle ne franchissait pas la barrière des lèvres de la petite fille. La petite fille qui disait Mi vers cette forme là-haut avec une manche de chemise et une main calleuse au bout qui tenait sa petite main. C’était un tout petit Mi de tout petit oiseau. Un Mi qui restait dans le nid. Elle se souvenait de sa main et du ciel au-dessus de sa main. Du ciel parce que l’homme à la chemise n’entrait pas dans le nid. C’était peut-être pour ça qu’il n’entendait pas les Mi de la petite fille. Elle se souvenait qu’il crachait ce Mi-là. Elle se souvenait dans les ouit ouit des grèbes qu’elle avait dit Mi avant de dire Peu Leu. Plus tard, beaucoup plus tard, elle avait appris qu’il s’appelait Emile et qu’il avait tant craché ses poumons mités l’Emile, qu’il était parti dans un sanatorium. Qu’il en était revenu, mais mort. Elle avait cinq ans. Six peut-être. On l’avait enterré au cimetière du village, le Mi. Elle n’avait pas jeté de terre sur le cercueil. Elle avait simplement dit « Mi. Mi. Mi ? Parti Mi ?
La suite ? Bientôt. Aux éditions Orphie.